ERA MI DOLOR TAN ALTO
Era mi dolor tan alto,
que la puerta de la casa
de donde salí llorando
me llegaba a la cintura.
¡Qué pequeños resultaban
los hombres que iban conmigo!
Crecí como una alta llama
de tela blanca y cabellos.
Si derribaran mi frente
los toros bravos saldrían,
luto en desorden, dementes,
contra los cuerpos humanos.
Era mi dolor tan alto,
que miraba al otro mundo
por encima del ocaso.
Manuel Altolaguirre
*
Deux versions françaises proposées ci-dessous : celle du grand Jean
Prévost, polygraphe et résistant, et la mienne.
La première, rimée, rythmée par l’octosyllabe à l’instar d’Altolaguirre,
s’accorde une liberté certaine par rapport au fil du poème, mais ce n’est que
pour mieux lui être fidèle, et elle l’est magnifiquement.
L’autre, du même mètre mais sans rime,
s’efforce de suivre l’original au plus près et dans le respect de ses
nuances. Elle n’est certainement pas la meilleure.
Il m’a semblé que proposer ces deux voies de
traduction pouvait intéresser.
*
MA
DOULEUR
Ma douleur s’élevait si forte,
Quand
je suis sorti en pleurant,
Que le
linteau de la grand’porte
Ne
m’arrivait plus qu’à mi-flanc.
Qu’ils
devenaient petits, tous ceux
Que je
rencontrais dans la rue !
J’allais,
comme une flamme accrue
De
toile blanche et de cheveux.
Comme
si, tête débondée,
Je
pleuvais des taureaux vaillants,
Deuil,
désordre, et folle ruée,
Pour
éventrer tous les passants.
Et ma
douleur montait si haut
Que
par-dessus le crépuscule,
Je
voyais un monde nouveau.
Jean Prévost
in L’Amateur de poèmes
Gallimard (Collection Métamorphoses), 1940
*
MA DOULEUR ME POIGNAIT SI HAUT
Ma douleur me poignait si haut
que la porte de la maison
d’où je suis sorti tout en pleurs
ne me dépassait pas la taille.
Comme ils me semblaient minuscules
les hommes qui m’accompagnaient !
J’ai grandi soudain, flamme haute
entoilée de blanc chevelu.
Si l’on mettait à bas mon front
surgiraient les taureaux vaillants,
en deuil désordonné, déments,
à l’attaque des corps humains.
Ma douleur me poignait si haut,
que par-dessus le crépuscule
j’arrivais à voir l’autre monde.
(Trad. Cl.G.S.)