Ouvrages en attente d’édition
UN DON JUAN
OU LE DOUBLE IMPREVU
Pièce en quatre actes
(2013)
Ce superbe Jean Destours, vieillissant mais encore dans
la force de l’âge, toujours séducteur mais aussi tourmenté...
Que va signifier pour lui la rencontre inattendue de la
belle Dorothée Réal ?
Personnages
Jean Destours, Directeur des Relations
humaines d’une entreprise commerciale
Dorothée Réal, recrutée Directrice
adjointe du Service Clientèle
Luc Bompart, Secrétaire de Jean Destours
Agnès, Secrétaire à l’accueil
(Cité) Monsieur Vergne, Directeur du
Service Clientèle
(Cité) Pierre, ami de Luc Bompart
Les scènes se passent dans le bureau
professionnel que Jean Destours partage
avec Luc Bompart.
Acte I, scène 1
Jean
Destours, assis à son bureau.
Lampe
abat-jour, téléphones, dossiers, agendas et carnets, stylos, menus objets.
Il
semble réfléchir ; il attend peut-être.
À
quelques pas en retrait, table de travail de Luc Bompart, son secrétaire. Plus
petite mais surchargée de documents et chemises. Téléphone, magnétophone,
ordinateur, affaires de bureau. Luc feuillette attentivement un dossier.
Un
des téléphones de Jean sonne.
JD Oh Luc, voulez-vous prendre. Je ne voudrais pas perdre le fil… Cette
petite, peut-être…
LB Celle qui cherche à vous joindre depuis plusieurs jours ? Possible.
Si c’est bien elle ?
JD Ecoutez et répondez –tout en restant assez évasif. M'en reparlez
ensuite.
LB Ayant décroché son téléphone. Allô…Oui,
Mademoiselle. Son secrétaire. …Très pris en effet. Mais je vais le lui rappeler
… Je vois que votre motivation demeure. Non, non, je comprends. Votre
insistance n’est pas déplacée. Pressée ? C’est certes compréhensible…
D’avoir au moins une réponse indicative, oui, oui. Mademoiselle, je ne suis pas
au fait des vacances de postes, mais… Je l’informe sans tarder, c’est promis.
Il est très occupé mais je saurai le lui dire. Voilà… Merci, oui. Encore une
fois, notre réponse dès que possible. A vous aussi. Au revoir, Mademoiselle.
Il
raccroche avec une mimique bienveillante.
JD Quoi, mon bon Luc ?
LB Elle insiste, Monsieur, quoique parfaitement correcte. Convaincue et
pressante.
JD Ah.
LB Très, Monsieur.
JD Qu’en pensez-vous ? Est-elle belle, au moins ?
LB Ayant hésité. La photo du dossier m’a semblé ravissante. Il s’éclaircit la voix.
Pour m’en tenir à sa demande d’entretien pour un poste, vous devriez
la recevoir.
JD Ravissante… Vous penserez si je le fais que c’est pour la séduire.
LB Monsieur, ce serait pour la maison. Du moins en premier. Quant au reste…
JD Pour la séduire, pensez-vous.
LB Vous l’avez dit vous-même.
JD Mon Luc, je ne sais pas… Séduire est avant tout être séduit, je parle
d’expérience. Le beau n’est pas résistible… Le féminin surtout.
LB C’est selon. Mais aussi…
JD Mais aussi, oui. Mais aussi vient comme une fatalité la réciproque.
On répond, on séduit à son tour. Avec le temps, votre réputation ne
retient que ce rôle, comme si c’était aussi simple. Elle vous y enferme. La
vérité, la voilà… Sans feinter avec le réel, sans escamoter ma responsabilité.
Une façon de dire que je suis à la fois séducteur et victime. Sans méconnaître
que ces partenaires d’un temps le sont aussi, victimes.
Il
s’approche de Luc et le prend par l’épaule.
C’est
plus dur qu’on ne croit, mon Luc. Vous qui me connaissez…
LB Monsieur.
JD S’écartant un peu. Dites-moi.
LB Je sers auprès de vous depuis plus de quinze ans.
JD Et vous en plaignez-vous ?
LB Que non, Monsieur. J’étais tout jeune et maladroit mais vous m’avez formé,
m’avez communiqué assez de votre grande expérience et constamment fait
confiance.
JD C’est qu’elle était et reste bien placée. Donc… ?
LB Je crois avoir appris à vous admirer et à vous connaître.
JD Laissons l’admiration. Me connaître…
LB Oui.
JD Je sais ou je devine. Avec le temps et par recoupements, par certaines de
nos conversations plus personnelles aussi, sous le responsable efficace vous avez
pu découvrir quel prédateur je suis. Hors vie professionnelle,
s’entend ! Prédateur de la beauté faite femme… Proie également. La
jeunesse et l’éclat de cette beauté-là vous laissent sans défense !
LB Avec une nuance d’ironie.
Si vous le dites.
JD Oh Luc, parlons franc. Cette beauté-là ne vous attire pas… Mais vous avez
trouvé chez un et un seul de vos semblables sa variante paisible, épargnée de
la passion inconstante. Votre confiance envers moi vous a poussé quelquefois à
vous en ouvrir et je l’ai compris. Vous savez bien que cela ne me choque pas.
J’admire même, eh oui. Comprenez. Nous différons plus profondément que de par
nos attirances respectives. Vous avez le bonheur de vivre un amour stable et
formez un couple dans la durée. Pierre et vous… Je pense à vous deux, souvent,
cela m’émeut, cela me réjouit pour vous – et cela me rend triste. Car
enfin cela me manque, je vous le confie une fois de plus. Mes amours sont des
îles… des îles perdues dans l’océan des rencontres…
LB Dans ce domaine, oui, vous aimez beaucoup voyager.
JD Ô combien… Mais par-delà le plaisir, c’est une quête qui m’y
porte, mon Luc. De l’une à l’autre, d’une autre à telle autre encore, et ainsi
de suite, c’est toujours la même que je recherche. Quand je jurerais l’avoir
enfin trouvée, mon unique toujours différée, elle me glisse entre les
mains et le désir de la prochaine, dont je ne doute jamais qu’elle sera la
définitive, ce désir m’éperonne et m’enlève à elle. De l’une à l’autre, aux
autres, encore et encore, toujours une facette neuve de la féminité. Une voix,
un parfum, un regard, un sourire, un profil, une démarche, un attrait ;
parfois, tenez-vous bien, un défaut délicieux ; que sais-je encore, et
toujours une façon d’aimer, de donner et de prendre, un charme si singulier
qui m’inspire et me fait jouir d’une félicité qui un temps me retient. Mais
passe une autre dont le sillage me happe et me ravit à celle auprès de
qui j’aurais voulu rester… Voilà. Je jouis et souffre donc à voyager ainsi.
Pathétique migrateur ! Tours sans boussole, errements !
LB Sans vouloir faire état de vos confidences, je crois me souvenir que
plus d’une compagne du moment vous a laissé entrer dans sa vie non
seulement par la magie d’un soir mais par penchant personnel, peut-être par
amour… Et vous…
JD Mais voyons, comment, comment faire autrement, Luc ? Comprenez… Les
garder eût été accepter de les trahir tôt ou tard – tôt sans doute…
Les trahir ! Oh non !.. Alors je préférais leur rester à
ma façon fidèle en me tournant vers d’autres… En faisant souffrir aussi
chaque fois, je sais, je sais. Piètrement. Comme je vous… Ah, malheureux !
LB Qui ? Moi ?
JD Mais celui qui vous parle, mon Luc. Un don Juan minable… Il n’a pas ce
bonheur reconduit jour à jour qui vous visite et vous illumine Pierre et vous.
Il
soupire et regarde vers le plafond.
Encore
plus que de la loyauté au travail, je ne vous remercierai jamais assez de
votre lucidité indulgente. En ne me jugeant pas vous me poussez à voir plus
clair. Vous m’aidez, c’est simple… Ému. …Alors voilà, merci, merci.
LB Après un silence. Monsieur, me direz-vous quelle est votre décision ?
JD À quel sujet ?
LB Je reviens à cet appel.
JD Ah oui, car il faut répondre. Parlez-moi d’elle.
LB Il tient en main le dossier de demande, sans le
lire. Dorothée Réal. Vingt-sept ans. Secrétaire de direction…
Excellents états de services à tous égards. On souligne son dynamisme, sa
conviction, sa pertinence aussi. Est restée près de quatre ans dans la même
maison où elle a débuté, jusqu’à cette faillite récente qui lui a fait perdre
son poste. Un effet de la crise…Ne s’y attendait visiblement pas. Est
impatiente de travailler à nouveau. Monsieur, mon avis est que Mademoiselle
Réal serait une recrue remarquable, une recrue de choix.
JD De choix… Passez-moi son dossier…
Il
l’ouvre, lit des pièces, retire la photo et la contemple, semblant oublier le
reste. Des instants passent.
Luc
toussote pour attirer son attention.
Comment
peut-on être aussi… compétente et sans travail ?!
LB Avec un demi-sourire. Peut-être
voulez-vous dire : aussi … belle et sans travail ?
JD Mon Luc ! Belle, oh oui, de la beauté la plus rare, la noble. Ce
visage plein de grâce est un cadeau… Comme il me parle ! Et ni mari, donc,
ni ami non plus ? Non, vous ne pouvez pas savoir.
Après
un silence.
Et
puis ces lignes de motivation : « Servir », écrit-elle deux ou
trois fois… Un peu plus loin : « Cette contribution par
le travail suffirait à mon bonheur »… Mais quel travail pourra
jamais la combler ?
Il
s’exalte.
Je
ne suis plus jeune et mon voyage sentimental inconstant me lasse… Sentimental
n’est pas le mot d’ailleurs. Passionnel, sensuel. Mais jouir suffit-il au
bonheur ? Jouir de cette jouissance-là, non. Cette passion intermittente
qui embrase puis s’éteint me laisse insatisfait. Je conquiers encore, certes,
malgré cheveux gris et rides, mais ma flamme de jadis décline, et
je voudrais de plus en plus n’être que conquis ! Ecoutez pour finir s’il
vous plaît… Il m’arrive de rêver, parfois même entre des bras très doux,
parfois vers ces hauteurs atteintes à deux, comme pris de vertige. Je rêve,
oui, qu’une femme s’approche et se tient devant moi et m’aime, et c’est au-delà
de la fusion et du plaisir. Un amour bouleversant qui me désarme. Elle
est belle et noble, elle a tout : les attraits, la bonté. Et moi, fasciné
je tremble, interdit. D’autres beautés me frôlent, que je laisse passer. Mon
bien, c’est elle. Être aimé de la sorte, sans mérite et sans fin, va me tirer
des larmes, me transformer ! …Mais alors celle qui est contre moi bouge un peu
et je me réveille.
Après
le temps de se reprendre.
Pardon,
Luc, pardonnez.
Essayons
d’être utile à Dorothée Réal en l’étant à cette maison. Il consulte un de ses agendas rapidement. Un rendez-vous après-demain, ici, serait souhaitable.
LB Je serai comme vous savez dans d’autres services, puis en stage jusqu’à
vendredi, mais…
JD … Mais je vous tiendrai ensuite au courant.
LB Bien Monsieur, je lui téléphone. Après-demain, le matin ?
JD Oui, vers onze heures. Peut-être ensuite déjeunerons-nous elle et moi
ensemble ?
LB S’appliquant au ton neutre.
C’est à vous de voir.
JD Encore merci, mon Luc. Je garde son dossier.