EN CALE, Un Don Juan ou le Double imprévu (Acte IV et fin)

Ouvrages en attente d’édition 


                               Pièce  en quatre actes
                                           (2013)

                                Acte IV, scène unique



Près d’une semaine plus tard, dans l’après-midi.
Luc Bompart, pensif,  travaille, seul dans le bureau, s’interrompant pour répondre  aux appels téléphoniques.
LB Allô… Oui, son secrétaire. Non, absent temporairement mais dès son retour il vous rappellera.  J’insisterai pour qu’il le fasse. Au revoir Monsieur, à bientôt.
(À lui-même.) Cela se prolonge. Que se passe-t-il donc, mon Jean… Dorothée ?
Il décroche le téléphone et fait le numéro direct de Dorothée Réal.
Dorothée, bonjour, Luc à l’appareil. Du neuf ?...  Que dites-vous ?  Mais comment… ?  Depuis quand ?  Je n’en crois pas mes oreilles. Vous ne pouvez pas porter cela toute seule. Venez tout de suite, je vous attends …Mais oui, il faut venir, Dorothée. Je vous le demande. À tout de suite. Entrez directement.
Un peu après, Dorothée entre et se jette en sanglots  dans les bras de Luc.
LB Allons, allons, ma chère… Pleurez, soulagez-vous de cette souffrance.
DR Ô Luc, je suis très mal… Jean n’allait pas bien.  (Elle soupire plusieurs fois et cherche à essuyer ses larmes.) Ce que je vous décrivais… s’est aggravé. Nos moments de paix ensemble se sont réduits comme une peau de chagrin. J’ai pourtant fait ce que j’ai pu, je vous assure ! Il s’isolait, se désespérait, il me revenait, me remerciait, souvent en pleurant, sans sortir de son trouble. Pardon, pardon, répétait-il. Je lui rappelais mon amour, tentais de l’aider à se dire, mais il ne pouvait ou ne voulait pas se livrer… Mes propositions de consulter rencontraient  chaque fois son refus. Nous avons passé des jours bien difficiles. Lorsque je rentrais dans l’après-midi dès que possible, il m’attendait. Comment s’était passée sa journée ? Il me répondait avoir marché dans la ville, sans vouloir m’en dire plus. Son état oscillait toujours entre abattement et accès fébriles. Et puis…
LB Continuez, je suis là qui vous écoute.
DR Hier, après une nuit où il s’empressait auprès de moi et s’écartait tour à tour, au moment où je devais bien me préparer à aller au travail, il m’a déclaré voir enfin clair. Tout allait changer. Je le sentais déchargé d’un poids… Nous nous sommes tendrement embrassés et je suis partie. La journée m’a semblé interminable et, aussitôt libérée, je me suis précipitée pour le retrouver. Et alors, alors, Luc… Il n’était plus là ! Nulle part… J’ai cherché des indices, folle d’inquiétude et voulant absolument comprendre. La valise d’affaires avec laquelle il était venu pour vivre avec moi avait disparu, ses vêtements aussi. Toute à mon angoisse, j’ai pourtant décidé d’attendre un jour avant de donner l’alarme, voulant croire qu’il se manifesterait, mais rien… Et voilà ; lorsque vous m’avez appelée j’allais le faire, vous m’avez devancée.
Un téléphone sonne. Luc  décroche.
LB Oui, Agnès. Laissez-le sur la chaise près de la porte, je suis en entretien, merci.
(À Dorothée.) Il va faire signe, le contraire est impensable. Il faut garder cet espoir, mon amie.
DR J’essaie, Luc, j’essaie.
LB Qui sait ?...
Il sort brièvement et revient avec le courrier de l’après-midi, qu’il se met à trier.  Soudain il se fige, une enveloppe  à la main.
Cette écriture est celle de Jean. J’en suis le destinataire. Peut-être y explique-t-il(Palpant l’enveloppe.) Mais… (L’ouvrant.) Elle contient cette cassette. (Confus.) Jean s’y explique sans doute…Peut-être vous reviendrait-il plutôt …
DR Oh non, Luc, elle vous est adressée. Ecoutez-la d’abord, et si des passages me concernent, vous m’en parlerez…
Luc introduit la cassette dans le  magnétophone du bureau et en prend connaissance avec un écouteur. Sa concentration s’accroît au fur et à mesure. Il pâlit. Une tension palpable traverse le silence. L’écoute  achevée, il se prend la tête entre les mains puis se ressaisit.
DR Luc…
LB Je suis là, Dorothée. …Jean est parti.
DR Mais, je vous l’ai dit à l’instant…
LB Prêtez-moi attention calmement, Dorothée. Il est parti pour ne plus revenir.
DR Comment ? Je vous supplie de m’expliquer…
LB (Il rembobine la cassette.) Mon amie, vous allez comprendre. Ce message est surtout pour vous, je vous le dois. Il est plein de vous. De l’amour impuissant de Jean Destours  pour vous.
Dorothée  ouvre la bouche, mais Luc :
Non Dorothée, parler n’avancerait à rien. Il faut écouter.  Ecoutons ensemble. Voici…
Voix de JD  (Très volontaire et très émue, au débit entrecoupé de pauses.  Dorothée  et Luc  suivent, tendus. On peut supposer ce qu’ils ressentent à leurs expressions silencieuses.)

Mon cher Luc,

Je pars pour ne pas revenir. La constatation de mon usure définitive motive cette décision.
Dorothée est entrée dans ma vie comme un cadeau de lumière. Submergé de ravissement puis de bonheur partagé, je croyais mes tourments révolus…
Il n’en a rien été. Ce bonheur, les effets de ma vie antérieure me l’ont bientôt fêlé. Je paye en différé les séductions au long desquelles ne jouir que par les émois de la sensualité évacuait l’âme de l’amour : le sentiment. Entre les bras de Dorothée, bien que l’aimant je ne pouvais… l’aimer. Par une sorte de justice pendulaire, le sentiment a donc pris sa revanche et avec quelle ténacité déroutante ! Il faudrait que vous tentiez de le lui faire comprendre, je ne sais pas comment ; vous le demander me fait honte, mais je crois qu’en y parvenant vous l’aiderez  à ne pas s’accuser de cet échec.
Ce n’est pas tout… J’ai voulu passer par une épreuve de vérité.  Que Dorothée me pardonne, tous ces derniers jours, pendant ses heures de travail je suis retourné à d’anciennes aventures pour me prouver que j’étais capable. Or auprès de ces autres beautés rien ne s’est passé de ce que l’on fait d’habitude dans l’intimité consentie d’une femme. J’avais déjà connu depuis plusieurs années des défaillances qui tendaient à se répéter… Mais le désir s’efforçait, alors que les attraits bien réels de ces dernières rencontres m’ont laissé chaque fois calme et froid, à la fois soulagé de n’avoir pas trahi Dorothée et accablé de ne plus savoir agir en homme…
Alors j’ai compris une chose de plus. Moi qui souvent me déclarais vieux, gratifié par les démentis de mes vis-à-vis, apaisé de son mieux par celle que je ne cesserai d’aimer dans l’éloignement, à mon insu dans ce domaine aussi je l’étais devenu.  L’âge inattendu avait rattrapé ce don Juan minable, disqualifié par la défection de sa conquérante jeunesse.
Comment demeurer avec la femme que j’aime sans qu’à la joie des cœurs celle des corps corresponde ?  Comment cette indignité me ferait-elle tenir en sa présence ? L’amour est fini pour moi.
Belle et jeune, Dorothée mérite autre chose que les balbutiements d’un homme dépassé. Qu’elle ne m’en veuille pas de le lui dire par votre truchement. Celui-ci me semble susceptible d’atténuer le choc – mais j’avoue aussi me défausser sur votre courage.
Je pars, quittant aussi la maison. Avec cette image de moi, garder un tel travail de responsabilité me serait impossible. Ailleurs et autrement –  de nouveau seul – je servirai. L’humanitaire demande des engagements. Je prendrai peut-être cette voie. Et vous, restez à votre poste de confiance .
Continuez votre beau voyage avec Pierre. Aidez amicalement Dorothée de votre présence.
Oubliez-moi, vous comme Dorothée, comme je me prépare à enfin m’oublier.
Ne me recherchez pas, me retrouver sera impossible.
Je vous supplie tous deux de me pardonner. Que la suite du chemin vous soit bonne.

À vous ma main.
À Dorothée mes derniers baisers.

Jean Destours.

Dorothée  et Luc regardent d’abord dans le vague, repassant intérieurement ce qu’ils viennent d’entendre. Luc se concentre ensuite sur Dorothée avec inquiétude. Elle  remue les lèvres en silence, puis semble se chuchoter à elle-même. Elle parle enfin.
DR Comme si l’amour…
Elle soupire profondément, entre abattement et exaltation. L’émotion espace ses phrases.

Cette imprévisibilité de la vie capable de fausser un bonheur encore balbutiant…

Voilà donc la clarté faite. Comme un noir éblouissement. Jean ne reviendra pas.

Ce qui arrive est grave – oh oui, et ce n’est rien au fond.  C’est simplement ainsi.

Car le prix est bien cher mais… Soudain, ce vide si léger…J’ai tout perdu à présent, plus rien de grave ne pourra  m’arriver.

Oui, comme je lui pardonne, et comme je lui en veux de s’être fait tant de mal. 

De n’avoir su m’aimer, prêtant l’oreille aux voix du doute qui l’ont convaincu du pire, comme moi je l’aurai dès le début aimé !

De s’être enfermé malgré mon amour dans une impasse de tourment.

Mon Jean, je t’aurais tant aimé sans condition que jusqu’au bout mon corps aussi aurait vibré au tien, et le tien en retour, et nos deux corps avec nos cœurs ensemble !

Ce que je vais faire à présent, je n’en sais rien. Rester, partir… Qu’importe ?

Et je le garde là, tout au fond de moi, comment pourrait-il en être autrement, cher Luc, me direz-vous ?

Elle se lève. Sa voix devient songeuse. Elle regarde au loin.

Où que j’aille et quoi que je fasse,  le temps m’unira toujours davantage à lui.

Oui, Luc, car moi aussi je vieillirai, je vieillirai de jour en jour, année après année.

Jusqu’à m’user, à perdre peu à peu toute cette beauté que l’on me prête et qui ne compte plus.

Jusqu’au moment  lointain où je rejoindrai Jean dans la confirmation de la vieillesse.

Ce moment de la défection du désir.

Ce moment où un désir plus doux et fort que le désir pouvait  renouveler  la face de l’amour.

Elle effleure de la main l’épaule de Luc  et sort du bureau d’un pas incertain.



                                                                  FIN

EN CALE, Un Don Juan ou le Double imprévu (Acte III)

Ouvrages en attente d’édition 


                               Pièce  en quatre actes
                                           (2013)

                                Acte III, scènes 1 et 2

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                                                             Acte III, scène 1



Le jeudi de la semaine suivante, un peu avant  9 heures. Jean Destours  au travail. Il consulte ses agendas, prend quelques notes. Il décroche son téléphone et va composer lorsque Luc Bompart  entre.
JD  Eh bien mon Luc, je l’avais prévu : quel ennui sans vous !
LB Merci  Monsieur… Confidence pour confidence, ce fut mon cas aussi malgré l’intérêt du stage.
JD Le beau tandem que nous formons. (Rire bref.) Je ne vous laisse plus partir !
LB Je n’ai plus à le faire avant longtemps. Quoi de neuf dans la maison ?
JD (Soudain assombri.) Tout y est vieux ou presque, et moi d’abord… (Se reprenant.) Non, soyez rassuré, tout va bien. Le service…
LB De la Clientèle ?
JD Mais oui, quelle intuition. Eh bien, il se transforme. Monsieur Vergne ne se sent plus d’aise – en tout bien tout honneur, bien sûr – depuis que Dorothée l’assiste. Elle a pris toute sa place déjà, et avec un tel tact qu’il ne se passe plus d’elle et reçoit ses suggestions… Une collègue en tous points remarquable !
LB En tous points.
JD Une collègue et une femme, toute une personne enfin. Sa valeur…
LB Sa valeur… ?
JD Oui,  Luc, sa valeur inappréciable. Elle… C’est si simple. Voilà, elle grandit qui l’approche.
LB Cela est rare.
JD Cela est rare et précieux. (Sur un ton préoccupé.)  Et cela… Cela tend à me dépasser. J’avoue craindre de ne jamais mériter le bonheur qu’elle me donne. Nous vivons ensemble à présent, mon Luc, et, voyez-vous… Un partage inédit, sans nuage entre nous… Or la paix que je croyais près de m’habiter auprès d’elle, cette paix tarde. Je ne comprends pas.
LB N’êtes-vous pas heureux ?
JD Tellement ! … (Se ravisant.)  Pourtant  à vrai dire non, je ne le suis pas.
LB Le bonheur n’est jamais sans nuances, et celles-ci peuvent soucier quand le bonheur est grand.
JD Ce bonheur inespéré est grand, grand, mais grande aussi mon insuffisance… Aux côtés de Dorothée mon passé prodigue et mon âge souvent me minent. Suis-je resté moi-même après ces errements ? Et puis je songe aux temps à venir : longtemps, longtemps encore elle resplendira quand moi, c’est inévitable, je déclinerai.
Luc  penche  la tête comme souvent lorsque son attention s’approfondit.
Il y a aussi… cette constatation impuissante, impuissante serait-il le mot… je le crains… Vous vous souvenez de l’autre fois… ce que je vous disais… de la tendresse et de l’ardeur… (Il tente de s’éclaircir la voix.) Cela demeure et s’aggrave, mon Luc, vous savez comprendre à demi-mot. Quelle ironie chez qui séduisit tant et si souvent ! Entre elle et moi, l’enjeu de séduction a fait place à celui de la preuve de l’amour, ce qui est bien autre chose… Ô Luc, ceci seulement : l’aimant tant, je ne sais ou ne peux que de moins en moins… l’aimer. C’est comme si le sentiment, si longtemps relégué par la subjugation des sens, prenait à présent sa revanche en les entravant. Dorothée m’apaise au mieux de sa délicatesse, que pourtant je trouve involontairement cuisante. La suite…
LB (Se voulant persuasif.) La suite peut vous réserver d’agréables surprises. Monsieur, vous en êtes encore à mes yeux au choc d’une union bouleversante. Le temps que toute chose se remette en place…
JD Je ne laisserai pas au temps le temps de flétrir notre amour. Ce matin, tôt, en me rendant à pied au bureau, les premières lueurs du jour me faisaient penser à celles qui au soir s’éteignent …
Tous deux restent songeurs un assez long moment.
JD Comment va Pierre ?
LB Bien dans l’ensemble, merci… Quelques soucis professionnels. Son supérieur ne semble pas doué pour le dialogue, et lui tend à se braquer… Je prône la patience.
JD C’est un très bon conseil, mon Luc. Vos paroles doivent lui faire du bien et contribuer à votre entente.
LB Oui, celle-ci s’est toujours confirmée jusqu’ici. Le fait de vivre tout simplement à deux le moment présent y aide aussi, je pense. Et de laisser venir la suite.
JD La suite, avez-vous dit. Oui, laissons-la venir. Quelle qu’elle soit, il faudra bien qu’elle advienne… Merci, merci. Je ne vous retiens pas, sachant que vous avez à circuler dans la maison. À plus tard donc, et que la journée vous soit bonne.
LB À vous également, Monsieur. 
Ils se saluent et Luc  sort.



                                                        
                                 Acte III, scène 2




Un jour de la semaine suivante, assez tôt le matin. Luc Bompart, seul, va de sa table à celle de Jean Destours, transcrit quelques informations, prend et dépose des dossiers, puis écrit à l’ordinateur.
Deux coups légers à la porte. Il se lève et ouvre.
LB  Dorothée ! Quel plaisir ! Mais entrez donc, asseyez-vous, vous avez sans doute des choses à me dire et moi aussi.
DR Bonjour Luc, oui, un plaisir.
LB Comment va votre Service depuis vos débuts et surtout : comment allez-vous ?
DR Je dirais pour le mieux… Oui, ça va. Monsieur Vergne est dans la dynamique, alors… Et vous donc ?
LB Bien aussi… Un peu surpris de ne pas voir Monsieur Destours, lui si matinal. Attendez, je vous apporte un café.
Il sort brièvement et revient avec deux gobelets.
DR Merci bien. De vous à moi, appelez-le Jean… Justement je voulais vous dire : il ne viendra pas aujourd’hui. Il m’a chargé de vous l’apprendre. Rien de bien grave…
LB Non ?
DR Non, enfin je suppose… (Elle croise ses mains un peu nerveusement.)
LB Si ça l’était, grave, me le diriez-vous ? Il faut vous dire qu’entre Jean et moi – je l’appelle pour la première fois par son prénom à votre invitation –, entre Jean et moi, la familiarité n’est certes pas de mise. Et pourtant nous sommes très proches, humainement. Il m’est arrivé de m’ouvrir à lui de ma relation avec Pierre, mon ami. Et de son côté, à des moments difficiles…
DR Luc, Jean m’a parlé discrètement de votre union, et j’ai senti tout l’intérêt… comme affectueux, qu’il a pour vous.
LB Sa bienveillance a été constante, et son tact ; des traits qui n’ont pas de prix pour un couple comme le nôtre, comprenez-vous…
Dorothée  lui prend un instant la main,  amicalement.
DR Il est très important pour lui que votre couple existe. Et je voulais vous le dire : cela l’est devenu pour moi aussi.
LB (Ému.) Merci, merci pour ces paroles, j’y suis si sensible, Dorothée. Vous êtes… quelqu’un de très, très bien… et la personne qu’il désespérait de trouver. Mais parlez-moi de lui… Serait-il souffrant ?
DR  Je le trouve tendu… Toujours attentif à moi, empressé, lyrique même, et pourtant manquant de sérénité. Des sortes d’abattements  soudains lui viennent…
Elle hésite et Luc l’engage d’un mouvement de tête à poursuivre.
La nuit par exemple, nous sommes bien ensemble… ou bien nous dormons déjà, et voilà qu’il se lève et s’agite et ne sait pas répondre lorsque je l’interroge. Ou bien répond-il par bribes, parfois même pas de phrases : j’y lis une culpabilité diffuse – comme s’il m’avait trompée avant de me connaître – et son souci de l’âge, souvent.
Après une nouvelle hésitation.
Me parle-t-il alors, ou est-ce à lui-même ? Je ne sais… Quand par exemple la crainte de ne pas m’honorer ou me mériter (ce sont ses mots) le mine… De ne pas correspondre à mon bonheur… Comme si c’était un devoir… D’être trop âgé pour moi… Je proteste que rien de ce qu’il redoute n’est  grave, que nous avons le temps de cheminer ensemble. « Mais vers les cimes ? » questionne-t-il parfois, ou d’autres choses encore que je ne saisis plus. Cela est bien confus mais bien douloureux aussi. Pour lui, je veux dire, pour lui d’abord. Pour moi qui l’aime, aussi. En un mot, pour nous. Pardonnez-moi de vous livrer ainsi ces choses personnelles. Mais, Luc, cela me fait du bien. Sans vous connaître depuis aussi longtemps que lui, ma confiance en vous est la même. Et peut-être pouvez-vous…
LB Pensez-vous qu’il pourra revenir demain ?  Que la journée lui suffira pour se reprendre ?
DR Espérons-le… S’il parvient  toutefois à vraiment se détendre. Il ne faudrait pas que ces moments difficiles, ces accès, cette tendance à l’insomnie se confirment.
LB Je voudrais vous aider. Comment le faire ? En vous parlant de lui ?
DR Pour compléter ce que je saisis de lui et m’aider à mieux l’aimer, oh oui, Luc.
LB Vous a-t-il confié avoir beaucoup voyagé… sentimentalement ?
DR Et il se le reproche, s’accusant de s’être conduit en don Juan avec les femmes. Je lui réponds doucement que le passé est dépassé et sur le moment il se rassérène…
LB Jusqu’à vous rencontrer il était très seul et me disait ne s’ouvrir qu’à moi… Je crois qu’il a beaucoup souffert de ces cycles de séduction dans lesquels il se trouvait pris par complaisance et par faiblesse, comme il me l’a souvent fait comprendre. Il souffrait aussi de faire souffrir, comprenez-vous…
DR Je comprends et vous suis, Luc.
LB … Alors, votre rencontre a eu pour lui la force d’une révélation. Il avait soudain devant lui celle qui hantait son attente, celle dont il rêvait même – pardonnez-moi – entre d’autres bras… La vue d’un cœur ne se remet pas tout de suite d’une telle apparition, Dorothée.
DR Mais je ne suis qu’une femme ordinaire, et je ne vaux que par mon amour pour lui ! Ô Luc, le trouver sur ma route aura été pour moi aussi un tel éblouissement… Après une déception grave, puis au long d’années ternes, je ne croyais plus guère à autre chose qu’à l’exigeant travail. Alors ce brûlant  éclair  inattendu m’a fait si peur que je ne voulais que fuir… Et puis ce que vous savez s’est produit… Et aujourd’hui je serais si heureuse, si seulement…
LB Si seulement il l’était lui aussi.
DR (Très émue.) Voilà, voilà.
LB Vous faites tout pour, Dorothée. Et vous allez continuer. Et j’espère…
DR Oh, moi aussi, tellement, Luc. Merci pour ce moment. Ah, que je vous embrasse avant de retourner au Service.
Ils s’embrassent chaleureusement en amis.
LB Je suis et reste là, Dorothée. Sachez-le et dites-le à Jean…
Ils se quittent.