EN CALE, Cincinnatus ou le Pouvoir sur le pouvoir, présentation


Ouvrages en attente d’édition



                                                   Pièce en deux actes

Pièce écrite en 2016 à la mémoire d’un Romain exemplaire
qui ne s’asservit pas au pouvoir à lui conféré mais s’en servit pour servir,
et, à travers sa figure, en hommage
aux femmes et hommes de tous temps et de tous lieux
qui lui furent ou lui sont par leurs actes comparables.

Personnages

Quentin, dit Cincinnatus à cause de son abondante chevelure bouclée, patricien de Rome, la soixantaine
Racille, épouse de QC. et plus jeune que lui
Léa, petite-fille d’Émile, fiancée de Céson, fils de QC. et de R..
Émile, vieillard, intendant et ami de QC.
Minucius, Consul de Rome
Sénateur Doyen
Sénateurs
Gens

L’action est à Rome, dans la villa de QC. puis au Sénat 
                                      
                                                  Acte I, scène 1

 Dans la villa de Quentin Cincinnatus, au bord du Tibre, un peu après  midi. Racille venant des champs retrouve QC. sur la terrasse.
 R. Tu étais là, Quentin ? Je te cherchais par les chemins, poussée par l’ennui tendre. Elle s’assied près de lui, la tête contre son épaule.
QC.  Et moi je t’attendais, je te sentais venir. Je suis tombé de notre couche ce matin : le travail  entrepris  très tôt en est à plus de la moitié déjà.  Il l’entoure de son bras.
R. Comment va mon époux ? Pas trop de fatigue ? On dirait que l’âge ne sait que glisser sur toi.
QC. Ton regard m’embellit… Tu me prêtes ta jeunesse et me gardes ton amour.  Bénie sois-tu, toi qui m’acceptes tel que je suis.
R. Lui passant la main dans les cheveux. …Tel que tu es sous tes boucles de toujours, beau et fort, aimant, bonheur de ta femme et de ton fils, honneur de ta cité. Mon Quentin Cincinnatus. Es-tu en paix au fond  de ton cœur ?
QC. La tristesse n’a pas de place auprès de toi.
R. J’ai de la joie pour deux … Je te la dois. Elle pose un baiser sur ses lèvres. Elle est plus haute que les ombres.
Ils s’étreignent.
QC. Ma Racille, les ombres. Les ombres parfois s’immiscent. La droiture les fait reculer. Quelques-uns portent haut le soin de notre mère la Cité. Des Patriciens comme nous ou Émile. Des Plébéïens aussi. Fidèles à la Patrie quel que soit leur ordre. Petit nombre précieux…Il s’assombrit et poursuit. Or il arrive qu’ils le paient. Témoin Céson droit et incorruptible. Digne fils et noble citoyen. Verginius, Fictor et leurs affidés  sont allés  jusqu’à obtenir son bannissement à défaut de sa tête. Céson... Trop intrépide seulement, et par là maladroit. Tu le sais bien, je l’aime comme toi, et comme toi ne lui fais pas reproche.
R. Je le sais, mon Quentin. Ta générosité de père suffit à le prouver, et ton grand désir qu’il revienne. Tu ne te complais pas dans l’amertume. Ni moi, prête aussi chaque jour à ces jours de nécessité. Priant pour que Céson nous revienne. Aidant Léa à supporter la séparation.
QC. Léa, la chère Léa, hausse sa peine là où brille l’espoir. Cette petite aime notre fils. Lorsque je rentre en moi je les vois tôt ou tard réunis.
R. Écoute-moi, Quentin… Céson nous manque et l’injustice de son procès brûle encore. La caution pour lui éviter la mort nous a presque ruinés… Pas un instant tu ne t’es plaint de ton geste. Pas un instant non plus des tâches qui t’incombent aux champs encore à nous, plus importantes depuis que nous n’avons pu garder tous nos gens. Que serions-nous sans ton travail… Que serait Rome sans ton prestige et ta vertu…
Ils se taisent un moment, les regards de chacun allant du visage aimé aux champs, et inversement.
QC.  En ce moment, à quoi s’occupent tes pensées, Racille  ?
R. Je songe au temps des dissensions de Rome…
QC. … et des rivalités, ambitions et intrigues. Les glaives brillaient au soleil des menaces, tirés à demi déjà… Il y avait eu des escarmouches, des blessés. L’avidité de pouvoir traversait les deux ordres.  Des puissants dans chacun, au motif qu’il fallait contenir l’autre camp,  justifiaient leurs menées par leur appartenance. Ils se créaient des clientèles, formaient des milices, nourrissaient  des projets.
R. Je me souviens amèrement  de deux d’entre eux…
QC. Les tribuns Verginius et Fictor ?
R. Tu ne pouvais pas ne pas deviner !
QC. Ceux-là mêmes qui avaient ourdi deux ans auparavant la condamnation de Céson. Eux et d’autres nuisaient par leurs agissements. Le Sénat se divisait. Le Consul Publius fut assassiné. Droit mais hésitant, l’autre Consul, Claudius,  craignait avec quelques autres responsables lucides que se déclenche une guerre civile. Mais tu sais tout cela aussi bien que moi. Rome devenait parjure à Rome… À la tête du petit nombre qui lui restait fidèle Claudius vint me demander secours en me nommant  Consul provisoire auprès de lui…
R. Tu déclinas noblement ce titre, mon amour.
QC. Qu’étais-je pour le recevoir ? Et eux  pour me le décerner ? N’étais-je pas ce simple laboureur qu’ils avaient trouvé la main à sa charrue ?   N’étais-je pas le père d’un réprouvé ? Et eux, Racille, que l’adversité faisait venir tout craintifs vers moi,  n’avaient-ils pas laissé condamner notre fils à l’exil malgré les témoignages et les preuves de sa loyauté ? Il avait été droit et incorruptible… Ce complot consenti contre son honneur et le nôtre…
R. Elle prend sa main et la caresse. Mais cette leçon de dignité qu’ils ont reçue de  toi ! Rappelle-moi, mon cœur : tu leur as dit…
QC. … Que l’humilité et les justes griefs me faisaient rejeter le titre, définitivement. Ils étaient stupéfaits. Allais-je donc refuser d’intervenir ? Ils me pressaient, et mon silence répondait.  Regardant leurs visages, j’y ai lu que la peur n’effaçait pas encore l’amour de la Cité. Et j’ai promis alors de sauver Rome, exigeant seulement d’être au commandement de tous ces frères d’armes avec qui j’ai souvent guerroyé. Que l’on me donne pour un mois les pleins pouvoirs, ai-je ajouté.  
R. Serrée contre lui. Les factions l’apprenant, elles vinrent vers toi, firent allégeance, signèrent  la paix entre elles, jurèrent sur les lois et devant les Dieux de retourner à la concorde. Verginius et Fictor à contre-cœur s’inclinèrent aussi. Ils connaissaient ta force et en secret la dénigraient. Mais ta présence en soi en était une inébranlable. Chacun disait qu’à elle seule elle s’imposait, persuasive, convaincant le plus grand nombre. Et moi, ta femme, je le savais. Et la fierté de toi, de notre maison, me tenait droite, et j’exultais.