LE POUVOIR DES FABLES
Deuxième partie de la fable
Dans
Athène autrefois, peuple vain et léger,
Un
Orateur (1), voyant
sa patrie en danger,
Courut à
la tribune ; et d'un art tyrannique,
Voulant forcer les cœurs dans une république,
Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l'écoutait pas. L'Orateur recourut
À ces figures violentes (2)
Qui savent exciter les âmes les plus lentes :
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put.
Le vent emporta tout ; personne ne s'émut ;
L'animal aux têtes frivoles (3),
Étant fait à ces traits, ne daignait l'écouter ;
Tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter
À des combats d'enfants et point à ses paroles.
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
« Cérès (4), commença-t-il, faisait voyage un jour
Avec l'Anguille et l'Hirondelle :
Un fleuve les arrête ; et l'anguille en nageant,
Comme l'hirondelle en volant,
Le traversa bientôt. » L'assemblée à l'instant
Cria tout d'une voix : « Et Cérès, que fit-elle ?
— Ce qu'elle fit ? un prompt courroux
L'anima d'abord contre vous.
Quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse !
Et du péril qui la menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet !
Que ne demandez-vous ce que Philippe (5) fait ? »
À ce reproche l'assemblée,
Par l'apologue réveillée,
Se donne entière à l'Orateur :
Un trait de fable en eut l'honneur.
Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d'Âne (6) m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.
Jean de la Fontaine
Voulant forcer les cœurs dans une république,
Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l'écoutait pas. L'Orateur recourut
À ces figures violentes (2)
Qui savent exciter les âmes les plus lentes :
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put.
Le vent emporta tout ; personne ne s'émut ;
L'animal aux têtes frivoles (3),
Étant fait à ces traits, ne daignait l'écouter ;
Tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter
À des combats d'enfants et point à ses paroles.
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
« Cérès (4), commença-t-il, faisait voyage un jour
Avec l'Anguille et l'Hirondelle :
Un fleuve les arrête ; et l'anguille en nageant,
Comme l'hirondelle en volant,
Le traversa bientôt. » L'assemblée à l'instant
Cria tout d'une voix : « Et Cérès, que fit-elle ?
— Ce qu'elle fit ? un prompt courroux
L'anima d'abord contre vous.
Quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse !
Et du péril qui la menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet !
Que ne demandez-vous ce que Philippe (5) fait ? »
À ce reproche l'assemblée,
Par l'apologue réveillée,
Se donne entière à l'Orateur :
Un trait de fable en eut l'honneur.
Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d'Âne (6) m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.
Jean de la Fontaine
Livre huitième (1678), Fable IV
(Le Livre de Poche, coll. Les Classiques de Poche, 2014)
1 Peut-être Démosthène, célèbre orateur grec, auteur des Philippiques.
2 Susceptibles de frapper les esprits, d’émouvoir.
3 Cf. Horace qui dans une Épître assimile lla foule romaine à un « monstre à
multiples têtes ».
4 Déesse des moissons, honorée à Éleusis, près d’Athènes.
5 Philippe de Macédoine, qui menaçait les cités grecques.
6 Version traditionnelle du conte, qui ne fut repris littérairement par
Perrault que plus tard, en 1694.
https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/la-fontaine-au-vif-du-present
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