L’INVITATION AU
VOYAGE
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et
beauté,
Luxe, calme et volupté.
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu’ordre et
beauté,
Luxe, calme et volupté.
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et
beauté,
Luxe, calme et volupté.
Luxe, calme et volupté.
Charles Baudelaire
Les Fleurs du Mal,1857
(Spleen et Idéal, poème XLIX)
L’Invitation au Voyage, mélodie de Henri Duparc
(1870)
(Elle reprend le poème, à l’exception de la deuxième strophe)
Interprète : Jonas Kaufmann
↓
Par Léo Ferré, même titre
↓
L’INVITATION
AU VOYAGE
Il
est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec
une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on
pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude
et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et
opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.
Un
vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le
luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à
respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ;
où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique,
grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.
Tu
connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères,
cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il
est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et
honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est
douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller
vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !
Oui,
c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini
des sensations. Un musicien a écrit l’Invitation à la valse ; quel
est celui qui composera l’Invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la
femme aimée, à la sœur d’élection ?
Oui,
c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures
plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur
avec une plus profonde et plus significative solennité.
Sur
des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent
discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des
artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la
salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes
fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles
sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes
raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfévrerie et la faïence y
jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes
choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes
s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme
l’âme de l’appartement.
Un
vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme
une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une
splendide orfévrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde
y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du
monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la
Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie,
refondue.
Qu’ils
cherchent, qu’ils cherchent encore, qu’ils reculent sans cesse les limites de
leur bonheur, ces alchimistes de l’horticulture ! Qu’ils proposent des
prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux
problèmes ! Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia
bleu !
Fleur
incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas,
dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et
fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu
pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?
Des
rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et
délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa
dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance
à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive,
par l’action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous
jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te
ressemble ?
Ces
trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses,
c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces
énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent
les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui
roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini,
tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle
âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de
l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui
reviennent de l’infini vers toi.
Charles
Baudelaire, Le Spleen de Paris (Petits poèmes en prose), 1868. Poème XVIII de l’ouvrage.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire