AUX VENTS DE L'IODE, Littérature & Arts, Jankélévitch Vladimir

 

PRESQUE-RIEN ET PRESQUE-TOUT

… Ainsi peut-on dire à volonté que l’intuition dit toujours le dernier mot du mystère, et qu’il y aura toujours quelque chose à dire après son message. L’intuition ressemble au génie créateur lui-même qui devance son siècle et qui fait à lui tout seul le travail d’une génération : comme l’individualité géniale vaut, en force créatrice, l’espèce entière, ainsi une seconde d’intuition vaut des mois d’analyse laborieuse suivis d’une patiente synthèse discursive. Et pourtant (… ) l’entrevision est toujours à reprendre ; ce qui ne peut pas être continué doit être continuellement recommencé. Aussi n’y a-t-il jamais d’intuition définitive. Rien n’est fait, pas même ce qui est déjà fait…Surtout pas ce qui est déjà fait ! La chose faite est encore bien moins faite que les autres ; et par conséquent rien n’est jamais fait, ni l’infectum ni le factum,  ni la chose non faite, puisqu’elle n’est pas faite, ni la chose faite parce qu’elle est totalement à refaire, celui qui a fait étant comme s’il n’avait rien fait. (…) Tout est dit, déplore le dogmatisme substantialiste, comme si ce qui était dit n’était plus à dire… Mais non ! rien n’est dit – ou plutôt tout est à dire, et ceci jusqu’à la fin des temps, c’est-à-dire (les temps n’ayant pas de fin, du moins de fin empirique) pendant l’éternité : ce qui est dit est encore à redire ; ce qui est dit reste à dire comme si jamais personne au monde ne l’avait dit, comme si celui qui disait la vieille nouveauté de toujours la disait le premier pour la première fois ! En dépit du principe d’identité, le dictum n’est pas un dictum, le dictum est un dicendum et le reste éternellement. L’indicible surtout est une invitation à dire et redire sans cesse, un appel toujours renouvelé à la communication. D’un mot : tout est à dire et surtout ce qui a déjà été dit ! Nous craignons qu’à force de parler de l’amour et de la mort les métaphysiciens et les poètes lyriques ne nous aient rien laissé à dire ? Autant craindre que le devenir, depuis si longtemps qu’il devient, ne finisse par actualiser tous les possibles, autant craindre que toute potentialité en ce monde ne soit condamnée à la totale déperdition. Ces craintes absurdes sont d’ailleurs apparentées à l’espérance non moins absurde de n’avoir un jour plus rien à faire, autrement dit de convertir tout le devoir en chose faite par prélèvement progressif de la res facta sur le faciendum. Toute cette eschatologie inspire à l’homme tantôt la hâte de s’acquitter, tantôt la phobie de consommer et la panique de l’épuisement et du marasme final ; tantôt l’éthique de la besogne finie, tantôt la manie de l’épargne et de la thésaurisation. Après tout ce qui a été dit, depuis que le monde est monde, sur l’amour et la mort, comment l’intuition trouve-t-elle encore quelque chose à dire ? C’est que les mystères de l’homme sont aussi l’affaire personnelle de chacun, le sujet d’étonnement le plus ancien et le plus neuf et, en quelque sorte, l’éternelle jeunesse d’une expérience philosophique. Aussi le principe de conservation et son corollaire, la loi d’économie, n’ont-ils rien à voir avec un domaine où la générosité infinie, la plus folle prodigalité, la miraculeuse renaissance de chaque instant annoncent déjà l’ordre des choses surnaturelles. Le minuscule, l’immense presque-rien ne doit pas être traité comme le charbon ou le pétrole, dont les réserves s’épuisent peu à peu sans que nulle providence les reconstitue au fur et à mesure, mais plutôt comme l’infatigable recommencement de chaque printemps, de chaque aurore, de chaque floraison ; aucune dégradation d’énergie n’est ici à craindre ; le presque-rien est aussi métaphysiquement inépuisable que le renouveau est inlassable, et celui qui l’entrevoit dans l’émerveillement d’un éclair l’accueille comme le premier homme accueillerait le premier printemps du monde : avec un cœur de vingt ans et une innocence de huit heures du matin.

 

(Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, 1. La manière et l’occasion, pp. 59-60. Essais, Point)

(1e publication en 1957)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire