TABLEAU VELLEDA
Nous eûmes la tristesse d’apprendre , un
lundi pendant la récréation du matin, que Madame Lussort venait de perdre son
mari, écrasé sous ses yeux par leur voiture quand il changeait un pneu crevé
sur une route en pente, le frein à main ayant lâché. Madame Lussort, professeur
de Lettres discrète et avisée, d’une intelligence bienveillante et persusasive,
était aimée de ses élèves, appréciée par les collègues, respectée de tous. Si
elle ne nous encombrait pas de sa vie personnelle, nous savions, par quelques
indiscrétions affectueusement admiratives, qu’un grand amour l’unissait à son
époux ; d’où notre supposition de ne pas la revoir de si tôt au lycée, à laquelle se mêlait la
crainte qu’elle nous revienne défaite par l’épreuve.
Comme le prévoient les droits des personnels
et encouragée par ses collègues proches et la direction, elle s’absenta,
surmontant des scrupules de conscience professionnelle, jusqu’à la fin de la semaine,
et reprit ses cours le lundi suivant.
Nous étions nombreux à l’attendre dès huit
heures près de la machine à café de la salle des professeurs. Lui avoir fait
parvenir une couronne collective et, les uns et les autres, des signes personnels d’empathie
(l’enterrement avait été célébré dans l’intimité familiale) ne suffisait
pas : nous voulions lui manifester notre amicale proximité sur le lieu
même de son travail. Mais Madame Lussort l’évita pour aller directement dans sa
salle, ne se montra pas à la récréation, repartit, discrète, comme fuyant une rencontre possible,
aussitôt après ses cours. Ne voulant pas l’importuner mais inquiets pour elle,
plusieurs envisagèrent de faire en sorte que, dès le lendemain, elle se sente entourée de tous.
Le mardi, nous ne la vîmes pas à huit
heures ; non plus à la récréation. Nous décidâmes de nous retrouver aussi
nombreux que possible non loin de la porte de sa salle à la fin de son dernier cours du
matin. Nous finissions de nous concerter lorsque je remarquai sur le tableau
d’affichage, au-dessous des calendriers, notes de service et autres
informations collées sur la surface velléda, une menue inscription manuscrite
au feutre. J’attirai l’attention des collègues. On reconnut l’écriture de
Madame Lussort. Elle avait mis, de sa main appliquée :
Merci de vos gestes et
attentions, de votre générosité.
Et, détaché, encore plus bas et en plus
petit :
Je n’ai besoin de rien.
Il m’avait tout donné.
Cl.G.S.
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