LA VISITEUSE
Le soleil maintenant Comme tout va changer
On va passer les coqs au fil clair du clocher
Les mains vont s’habituer à devenir abeilles
Et le corps atteindra la courbe de la treille
Tu es belle déjà résignée par amour
La nuit que tu revins ce fut comme en plein jour
Les oiseaux s’appelaient tout en haut de l’échelle
Et les astres tombaient dans un clapotis d’ailes
En partant tu m’ouvris la porte et la forêt
D’abord je n’ai pas su très bien ce que voulaient
Tous ces passants légers ces renards et ces biches
Ces arbres dont l’écorce était gonflée de lait
Les fourrés descendaient le long de mon visage
Mes yeux bleus devenaient des prunelles sauvages
Les bêtes fatiguées s’endormaient sous mon front
D’un geste tu soufflais le toit du paysage
Et tu venais vers moi derrière la saison
Tu pétrissais le feu la neige et les gazons
Les fleuves te suivaient comme des chiens fidèles
Pour apaiser leur faim au pied de ta maison
Alors j’ai tout compris ta bonté la première
L’étincelle de sang qui fait battre les pierres
La peur et le secret panique des vergers
Quand tu fermes sur toi les vannes de lumière.
*
LE TEMPS PERDU
Si tu traverses les forêts de mon visage
Et les ronds-points de ma poitrine après minuit
Si tu es pris d’un grand courage
Et t’égares dans mes pays
Au bercement des oies sauvages
N’espère plus trouver ce qui t’avait conquis
Tous ceux que j’abritais tendrement sous mes lèvres
Et qui me répondaient lorsque j’avais trop faim
Les boisseaux de soleil qui coulaient de mes mains
Les vents alcoolisés qui me donnaient la fièvre
Tous les arbres venus s’appuyer à mon cou
Et les rouges cerviers du soir dans mes genoux
L’odeur de mes vingt ans emportée par les lièvres
Tout cela n’était rien puisque je vis encor
Il fallait me jeter sur le plancher du bord
Dépouillé de mes biens terrestres de mes armes
Peut-être aurais-je pu répondre de mes larmes
J’ai trop couru le monde à la suite des mers
Et lorsque je reviens m’accouder à la table
C’est pour trouver la même vague au fond du verre.
*
LA CINQUIEME SAISON
S'il faut
nommer le ciel je commence par toi
Je
reconnais tes mains à la forme du toit
L'été je
dors dans la grange de tes épaules
Les
hirondelles de ta poitrine me frôlent
Dressées
contre ma joue les tiges de ton sang
Le rideau
de ta chevelure qui descend
Je te
cache pour moi dans la ruche des flammes
Reine du
feu parmi les frelons noirs des âmes
Par
l'automne épargnés tes yeux sont toujours verts
Les
fleuves continuent de passer au travers
Ton
souffle achève au loin le clapotis des plaines
On ne
sait plus si c'est le soir ou ton haleine
En hiver
tu secoues la neige de ton front
Tu es la
tache lumineuse du plafond
Et je
ferme au-delà des mers le paysage
Avec les
hautes falaises de ton visage
L'étrave
du printemps glisse entre tes genoux
Lentement
le soleil s'est approché de nous.
Tu
traverses la nuit plus douce que la lampe
Tes
doigts frêles battant les vitres de ma tempe
Je
partage avec toi la cinquième saison
La fleur
la branche et l'aile au bord de la maison
Les
grands espaces bleus qui cernent ma jeunesse
Sur le
mur le dernier reflet d'une caresse.
*
FEUILLAGES
Ô feuilles lentes comme un essaim de paupières
Vous qui dansez sur le jet d’eau de la lumière
Des ailes retrouvez le grave mouvement
Et sur les fronts marqués de lèpres et de pierres
L’inclinaison du monde bleu, le bercement
Il n’est plus de passants sous les toits de la ville
Sous les porches du soir aux lampes difficiles
Dans la gare interdite où sanglotent les trains
Faites qu’il soit pour nous un calme domicile
Au fond du ciel avec les brouillards du matin
Inquiets, nous attendons les oiseaux de passage
Comme s’ils devaient nous rapporter nos visages
Transfigurés par les soleils du pays froid
Ceux des vieilles années ont laissé leur sillage
Plus profond dans nos cœurs glacés que dans les bois
Et je cherche à travers ton corps la transparence
La fleur de neige au bord des vallées de silence
Tes blanches mains crispées sur les harpes du vent
Quand je baisse les yeux le fleuve recommence
A rouler dans tes yeux des sables ignorants
Tu rêves les étés parcourus de fontaines
La grande migration des arbres vers la plaine
Le rajeunissmeent lumineux du troupeau
Pour qu’on ne sache rien de ta joie de ta peine
Tu rêves d’une fine écorce sur ta peau
Je m’avance vers toi luisant comme un feuillage
Je suis en toi, mon sang continue son voyage
Il ferme ton épaule il soupèse ta joue
Et quand j’ai bien sculpté ta chair à mon image
Une tige de blé sépare nos genoux.
Janv.-nov. 43
Janv.-nov. 43
.
René-Guy
Cadou
La Vie
rêvée (Robert Laffont, 1944)
L’Œuvre poétique complète de
René-Guy Cadou a été publiée par les Ed. Seghers en 1973, préfacée par Michel
Manoll. Réed. en 2001
D’AUTRES BORDS, Cadou René-Guy (1)
et id (2)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire