D'AUTRES BORDS, Cadou René-Guy (4)



                           

LA VISITEUSE

Le  soleil maintenant  Comme tout va changer
On va passer les coqs au fil clair du clocher
Les mains vont s’habituer à devenir abeilles
Et le corps atteindra la courbe de la treille

Tu es belle déjà résignée par amour
La nuit que tu revins ce fut comme en plein jour
Les oiseaux s’appelaient tout en haut de l’échelle
Et les astres tombaient dans un clapotis d’ailes

En partant tu m’ouvris la porte et la forêt
D’abord je n’ai pas su très bien ce que voulaient
Tous ces passants légers ces renards et ces biches
Ces arbres dont l’écorce était gonflée de lait

Les fourrés descendaient le long de mon visage
Mes yeux bleus devenaient des prunelles sauvages
Les bêtes fatiguées s’endormaient sous mon front
D’un geste tu soufflais le toit du paysage

Et tu venais vers moi derrière la saison
Tu pétrissais le feu la neige et les gazons
Les fleuves te suivaient comme des chiens fidèles
Pour apaiser leur faim au pied de ta maison

Alors j’ai tout compris ta bonté la première
L’étincelle de sang qui fait battre les pierres
La peur et le secret panique des vergers
Quand tu fermes sur toi les vannes de lumière.


                         *


LE TEMPS PERDU

Si tu traverses les forêts de mon visage
Et les ronds-points de ma poitrine après minuit
Si tu es pris d’un grand courage
Et t’égares dans mes pays
Au bercement des oies sauvages
N’espère plus trouver ce qui t’avait conquis

Tous ceux que j’abritais tendrement sous mes lèvres
Et qui me répondaient lorsque j’avais trop faim
Les boisseaux de soleil qui coulaient de mes mains
Les vents alcoolisés qui me donnaient la fièvre
Tous les arbres venus s’appuyer à mon cou
Et les rouges cerviers du soir dans mes genoux
L’odeur de mes vingt ans emportée par les lièvres
Tout cela n’était rien puisque je vis encor

Il fallait me jeter sur le plancher du bord
Dépouillé de mes biens terrestres de mes armes
Peut-être aurais-je pu répondre de mes larmes

J’ai trop couru le monde à la suite des mers
Et lorsque je reviens m’accouder à la table
C’est pour trouver la même vague au fond du verre.


                         *


LA CINQUIEME SAISON

S'il faut nommer le ciel je commence par toi 
Je reconnais tes mains à la forme du toit 

L'été je dors dans la grange de tes épaules 
Les hirondelles de ta poitrine me frôlent 

Dressées contre ma joue les tiges de ton sang 
Le rideau de ta chevelure qui descend 

Je te cache pour moi dans la ruche des flammes
Reine du feu parmi les frelons noirs des âmes 

Par l'automne épargnés tes yeux sont toujours verts 
Les fleuves continuent de passer au travers

Ton souffle achève au loin le clapotis des plaines 
On ne sait plus si c'est le soir ou ton haleine 

En hiver tu secoues la neige de ton front 
Tu es la tache lumineuse du plafond 

Et je ferme au-delà des mers le paysage 
Avec les hautes falaises de ton visage 

L'étrave du printemps glisse entre tes genoux 
Lentement le soleil s'est approché de nous. 

Tu traverses la nuit plus douce que la lampe
Tes doigts frêles battant les vitres de ma tempe

Je partage avec toi la cinquième saison 
La fleur la branche et l'aile au bord de la maison 

Les grands espaces bleus qui cernent ma jeunesse
Sur le mur le dernier reflet d'une caresse. 


                         *


FEUILLAGES

Ô feuilles lentes comme un essaim de paupières
Vous qui dansez sur le jet d’eau de la lumière
Des ailes retrouvez le grave mouvement
Et sur les fronts marqués de lèpres et de pierres
L’inclinaison du monde bleu, le bercement

Il n’est plus de passants sous les toits de la ville
Sous les porches du soir aux lampes difficiles
Dans la gare interdite où sanglotent les trains
Faites qu’il soit pour nous un calme domicile
Au fond du ciel avec les brouillards du matin

Inquiets, nous attendons les oiseaux de passage
Comme s’ils devaient nous rapporter nos visages
Transfigurés par les soleils du pays froid
Ceux des vieilles années ont laissé leur sillage
Plus profond dans nos cœurs glacés que dans les bois

Et je cherche à travers ton corps la transparence
La fleur de neige au bord des vallées de silence
Tes blanches mains crispées sur les harpes du vent
Quand je baisse les yeux le fleuve recommence
A rouler dans tes yeux des sables ignorants

Tu rêves les étés parcourus de fontaines
La grande migration des arbres vers la plaine
Le rajeunissmeent lumineux du troupeau
Pour qu’on ne sache rien de ta joie de ta peine
Tu rêves d’une fine écorce sur ta peau

Je m’avance vers toi luisant comme un feuillage
Je suis en toi, mon sang continue son voyage
Il ferme ton épaule il soupèse ta joue
Et quand j’ai bien sculpté ta chair à mon image
Une tige de blé sépare nos genoux.

                                                                                Janv.-nov. 43

                                               .
                                  René-Guy Cadou
                      La Vie rêvée (Robert Laffont, 1944)
                       
L’Œuvre poétique complète de René-Guy Cadou a été publiée par les Ed. Seghers en 1973, préfacée par Michel Manoll. Réed. en 2001

                                   Liens : voir au bas des pages 
                                   D’AUTRES BORDS, Cadou René-Guy (1) 
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