Ouvrages en attente
d’édition
Pièce en quatre actes
(2013)
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Acte II, scène 1
Jean Destours et Luc Bompart, le matin du lundi un peu avant
onze heures.
JD Eh bien mon Luc, nous en
avons donc presque fini. Je voulais avant que la semaine soit lancée éclaircir
avec vous tous ces points. Mes précisions vous suffisent-elles ?
LB Tout à fait, Monsieur, me voilà renseigné.
JD Parfait. Tenez-moi au courant comme d’habitude, du moins de
l’essentiel… Ah, je passe à autre chose. Par discrétion vous éviteriez sinon de
l’aborder. Vous vous rappelez que
Mademoiselle Réal était attendue mercredi. Eh bien, oui, elle est venue. Et je
l’attends ce matin dans un petit moment pour qu’elle me donne sa réponse après
réflexion. Notre entretien s’est avéré pleinement positif et prometteur. Très
agréable aussi. Vous aviez raison de le recommander. Si sa motivation se
confirme, je vais la placer comme directrice adjointe auprès de Monsieur Vergne.
Poste créé…
LB Je vois !
JD Cela vous surprend.
LB Un peu.
JD Et vous désapprouvez ?
LB Non Monsieur. Si cette jeune personne correspond à l’impression que m’ont laissées
les pièces de sa demande, voilà un poste où son talent se déploiera
efficacement. Cette création est sans doute opportune… Je m’en réjouis donc,
pour elle et pour la maison.
JD « Si cette jeune personne correspond… » … Mais elle
correspond, et au-delà, mon Luc. Il suffit de la voir et de dialoguer avec elle
pour que la certitude s’impose. Quelle présence ! Elle a tout pour elle,
en résumé. Vraiment, j’ai été conquis.
LB Je vois quelle attention professionnelle guide vos paroles.
JD Un petit peu ironique, non ? Ha ha, je l’avais plus ou moins
prévu. Or vous le savez bien : le responsable et l’homme sont réunis dans
la même personne, et une telle rencontre réjouit le premier en ne laissant pas
indemne le deuxième.
LB (Avec
une certaine douceur.) Je vous sens exalté…
JD Heureux, heureux, mon Luc, comme jamais. Comme jamais ?
Peut-être. C’est comme une promesse dont je ne peux douter qu’elle sera tenue.
Oui, quelque chose me dit… Et puis elle est toute entière si belle … Et de la
bonté…Mais non, je parle et parle… Laissez-moi me taire !
Il regarde sa montre et fronce les
sourcils.
Curieux, non ? A cette heure elle devrait être là.
Sonnerie du téléphone. Jean aussitôt décroche vivement.
JD Agnès ? Quoi de
neuf ? Je veux dire… Dorothée Réal est-elle arrivée ? …
Non ? Bon, un petit retard… Le
courrier ? oui, oui, montez-le, merci.
Agnès frappe
et entre avec le courrier du jour qu’elle remet à Luc après avoir discrètement salué, puis ressort.
LB Le voulez-vous ?
JD Jetez un œil et dites-moi si quelque chose…
LB Non, non, … Ah… non, des lettres habituelles… Sauf celle-ci, à votre
attention personnelle, je cite. Tenez.
JD Adresse manuscrite… Pas de
nom d’expéditeur… Je l’ouvre.
Il sort un feuillet de l’enveloppe et le
lit en silence. Il se trouble, regarde Luc.
Son visage est défait. Il relit la lettre et s’appuie contre le bureau, comme
pris d’un malaise.
LB Monsieur, Monsieur ! Vous sentez-vous mal ?
JD (Se reprenant.) Ça va
aller, mon Luc. Mais je ne comprends pas… Non, pas du tout. (D’une
voix blanche.) Comme c’est imprévu. Prenez, Luc, prenez, et
s’il vous plaît lisez à haute voix, pour que je saisisse mieux, un peu objectivement.
LB C’est que, Monsieur, la lettre est personnelle et je ne voudrais pas
manquer de discrétion.
JD Non, non, faites comme je vous prie.
Luc prend la lettre et lit lentement.
Monsieur,
Je ne viendrai pas. Vous m’avez pourtant si bien
accueillie, tout à mon écoute et décidé à me confier un très beau poste.
Quelque chose se dresse devant moi que j’identifie
mal et qui m’attire tout en me faisant très peur.
Je ne me crois pas digne de votre attention
bienveillante, ni de cette charge, valant moins que vous ne pensez.
Ne m’en veuillez pas et oubliez –moi.
Ailleurs, je trouverai bien – là où je ne risquerai
pas d’être mise en lumière.
Vous êtes bon… Pardon de vous décevoir !
Que la vie vous récompense.
S’il vous plaît, ne me répondez pas.
Respectueusement,
Dorothée Réal
Un long silence s’installe entre les
deux hommes, qui tour à tour se regardent et regardent la lettre à présent
posée sur le bureau de Jean.
LB Monsieur, vous n’êtes pas bien. Vous avez mal.
JD Oh oui, pour la maison, pour elle… (Il se maîtrise avec
effort et soupire.) aussi pour
moi.
LB À quoi pensez-vous ?
JD À la vie imprévisible et qui parfois éprouve. Il va donc falloir… (Il reste très ému.)
LB N’allez pas faire n’importe quoi.
JD Non, non, pas n’importe quoi. Je ne vais pas lui répondre, ni lui
téléphoner.
LB Vous allez donc respecter son souhait.
JD Oui, mon Luc… Et plus que vous ne croyez. Je vais cet après-midi
chez elle. Il le faut. Elle sera libre de m’ouvrir ou pas.
LB (Interloqué.) Enfin…
Je ne peux pas savoir si vous faites bien… Mais en tout cas prenez soin, prenez
soin de vous. Et d’elle.
JD Oh Luc, je vais je ne sais où – vers quel échec ou quelle
illumination. S’il vous plaît, serrez ma
main.
Luc la lui prend et la serre, puis Jean le prend
entre ses bras.
Et pensez fort à nous !
Acte II, scène 2
Deux jours après vers 10 heures. Jean Destours en chantonnant travaille, renseigne ses
agendas, compulse des dossiers, écrit une lettre puis lève la tête un peu
pensif, tendu même, regarde sa montre.
On frappe. Il fait entrer Luc Bompart.
LB Bonjour Monsieur, je vous vois bien actif et, j’imagine, depuis
longtemps !
JD Comme d’habitude, mon Luc… Vous me connaissez. Mais à présent, le travail qui par ses
nécessités parfois me lasse, m’est aujourd’hui gratifiant, il me transporte
presque. Allez savoir.
LB Vous n’êtes donc pas comme
d’habitude.
JD Regardez-moi bien. Qu’est-ce qui change ?
Luc se tait mais arbore une expression entendue.
JD Je suis heureux.
LB Moi aussi de ces journées de stage, comme hier, pas le moins du
monde pénibles et à bien des égards formatrices… Avez-vous pu convaincre
Mademoiselle Réal ?
JD Ne feignez pas l’ignorance : vous le savez déjà bien.
LB Moins que vous sans doute.
JD Qui sait ?
Un silence s’interpose.
JD Me trouvant contre toute
attente à sa porte, elle a voulu parler, s’exclamer de surprise, mais sans
pouvoir le faire. Une faiblesse l’a prise et j’ai dû la porter dans mes bras jusqu’au divan de son salon.
Elle me fixait muette de ses grands yeux doux, et moi… je faisais de même. Puis
elle a murmuré : « Vous saviez bien que je vous ouvrirais ». M’étant
repris je lui ai dit tant de choses dont je ne souviens pas, sur le travail
bien sûr un petit peu, si vous attendez cela, et beaucoup… sur elle et moi et
sur l’amour. Le nôtre…
LB Il me suffira de savoir qu’elle s’est ravisée et accepte le poste
finalement.
JD Vous le savez, je suis un homme seul. Toutes mes conquêtes ne m’ont
laissé chaque fois qu’avec ce médiocre moi-même. Pas de compagnie réelle !
Une sorte de désert. Sauf votre proximité, dont je vous ai parfois rendu la
réciproque, Luc. Alors dans ce bureau professionnel, ah, et qui l’est trop en
ce moment, accordez-moi de me confier un moment… Voulez-vous bien ?
Luc se tait mais penche un peu la tête, comme pour
prêter attention.
Cette chose mal identifiée par elle, et qui lui faisait si peur, c’était
la douceur imparable de l’amour. Oui, ce qu’on appelle avec justesse un coup de
foudre, mon Luc. Elle me l’a dit en
chuchotant d’abord, en me le déclarant bientôt lorsque mes paroles ont
rencontré le mouvement des siennes… Vous allez me reparler du travail ;
lui faisait-il aussi peur ? Non, mais elle redoutait de ne pouvoir remplir
son rôle à cause de la perturbation. Après nos aveux, tout fut clair et bientôt
le bonheur nous a submergés. Ensuite, ensuite… Vous devinerez. Nous montions ensemble vers des cimes, jusque
tard dans la nuit. Oh, là-haut, non, je n’ai pas rêvé qu’une femme… écoutez.
C’était elle en chair et en charme, et je ne tremblais plus qu’une autre m’en
prive…
Il respire, soupire, secoue le bras de Luc,
s’assoit, se relève, arpente un peu la pièce, se calme de nouveau.
Vous allez sourire : ensuite, je lui ai dit mon souci de l’âge –
du mien bien sûr, déjà près de la soixantaine. Elle a posé ses adorables mains
sur mes lèvres : « J’aime vos rides, moi. J’y lis beaucoup de
vous. ». Mais cela ne suffisait pas. « Je suis un don Juan quelconque
et malheureux », ajoutai-je. Et qu’a-t-elle répondu, mon Luc ?
« Vous l’étiez jusqu’ici. Mais
désormais vous êtes ce Jean que je contemple et qu’il m’est donné d’aimer
d’amour, et qui m’aime. Cessez donc de craindre. » Elle me grondait
adorablement… Je passe, je passe et passe encore, pour ne pas être
intarissable…
LB Vous êtes heureux ensemble, voilà. Ne croyez pas, Monsieur, que je
le regrette, c’est un grand changement…
Il laisse passer quelques secondes,
puis :
Quand me sera-t-il possible de la voir ? Je veux dire …
JD Mais d’ici peu, mon Luc. Elle sera là dans un moment.
Revenant sur leur rencontre.
Deux choses seulement… Après l’avoir quittée vers l’aube, j’ai
rencontré sur le chemin de chez moi une de mes conquêtes, très belle et qui
m’avait laissé un goût d’inachevé. Eh bien, rien de ma part ! Vous
voyez ?
Devenu
soudain plus grave et détournant les yeux.
Mais… Le bonheur par définition serait-il inquiet ? Je me suis demandé quand nous étions là-haut
ensemble si la tendresse ne l’emportait pas sur l’ardeur. Pardonnez, je suis à
la limite du communicable… Je me sentais comme faible, décontenancé par cette
forme inédite d’union, la première à me combler. Alors la question de ma
vigueur m’a traversé, que Dorothée sut dissiper de sa délicatesse… A
suivre…Voilà, mon Luc, et je me tais !
On frappe. Jean ouvre vivement la porte et fait entrer Dorothée
Réal.
JD Bienvenue, Dorothée. Je suis si heureux de vous revoir. Comment vous
sentez-vous ?
DR Le mieux du monde, Monsieur… (Elle
a hésité sur le mot.) Heureuse
et motivée. J’accepte votre proposition et vous en remercie encore.
JD Luc, voici Mademoiselle Réal, notre recrue, donc. Dorothée, vous
connaissiez de Luc sa gentillesse au
téléphone. Vous le verrez désormais souvent et l’apprécierez à coup sûr. Sans
lui je serais perdu.
Dorothée et Luct échangent un regard complice et se sourient.
Je vais guider Dorothée jusqu’à Monsieur Vergne qui lui fera visiter le
Service de la Clientèle.
Puis nous formaliserons votre entrée dans la maison. Monsieur Vergne
part en mission de quelques jours dans une maison amie pour un échange de compétences. En attendant son
retour lundi, vous aurez le loisir de découvrir les personnes et le
fonctionnement. J’aurai pour ma part quelques clés utiles à vous donner. Nous
pourrons prendre un moment ensemble pour échanger à partir de vos premières
réflexions sur les indicateurs du Service.
Mais vous aussi, mon Luc, vous repartez encore cinq jours ! J’allais
oublier. Ah, ces stages… Formateurs, oui, mais vous allez me manquer.
LB (Discrètement enjoué.) Je
n’en suis pas sûr, Monsieur, car vous allez devoir consacrer de l’énergie à
l’accueil de Dorothée.
Tous trois se sourient et Jean emmène Dorothée avec lui.
Demeuré seul, Luc continue de sourire, pensivement.
Elle est toute confiance et lui d’un bonheur si inquiet… Pourvu que
leur amour s’y retrouve…
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