EN CALE, Un Don Juan ou le Double imprévu (Acte III)

Ouvrages en attente d’édition 


                               Pièce  en quatre actes
                                           (2013)

                                Acte III, scènes 1 et 2

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                                                             Acte III, scène 1



Le jeudi de la semaine suivante, un peu avant  9 heures. Jean Destours  au travail. Il consulte ses agendas, prend quelques notes. Il décroche son téléphone et va composer lorsque Luc Bompart  entre.
JD  Eh bien mon Luc, je l’avais prévu : quel ennui sans vous !
LB Merci  Monsieur… Confidence pour confidence, ce fut mon cas aussi malgré l’intérêt du stage.
JD Le beau tandem que nous formons. (Rire bref.) Je ne vous laisse plus partir !
LB Je n’ai plus à le faire avant longtemps. Quoi de neuf dans la maison ?
JD (Soudain assombri.) Tout y est vieux ou presque, et moi d’abord… (Se reprenant.) Non, soyez rassuré, tout va bien. Le service…
LB De la Clientèle ?
JD Mais oui, quelle intuition. Eh bien, il se transforme. Monsieur Vergne ne se sent plus d’aise – en tout bien tout honneur, bien sûr – depuis que Dorothée l’assiste. Elle a pris toute sa place déjà, et avec un tel tact qu’il ne se passe plus d’elle et reçoit ses suggestions… Une collègue en tous points remarquable !
LB En tous points.
JD Une collègue et une femme, toute une personne enfin. Sa valeur…
LB Sa valeur… ?
JD Oui,  Luc, sa valeur inappréciable. Elle… C’est si simple. Voilà, elle grandit qui l’approche.
LB Cela est rare.
JD Cela est rare et précieux. (Sur un ton préoccupé.)  Et cela… Cela tend à me dépasser. J’avoue craindre de ne jamais mériter le bonheur qu’elle me donne. Nous vivons ensemble à présent, mon Luc, et, voyez-vous… Un partage inédit, sans nuage entre nous… Or la paix que je croyais près de m’habiter auprès d’elle, cette paix tarde. Je ne comprends pas.
LB N’êtes-vous pas heureux ?
JD Tellement ! … (Se ravisant.)  Pourtant  à vrai dire non, je ne le suis pas.
LB Le bonheur n’est jamais sans nuances, et celles-ci peuvent soucier quand le bonheur est grand.
JD Ce bonheur inespéré est grand, grand, mais grande aussi mon insuffisance… Aux côtés de Dorothée mon passé prodigue et mon âge souvent me minent. Suis-je resté moi-même après ces errements ? Et puis je songe aux temps à venir : longtemps, longtemps encore elle resplendira quand moi, c’est inévitable, je déclinerai.
Luc  penche  la tête comme souvent lorsque son attention s’approfondit.
Il y a aussi… cette constatation impuissante, impuissante serait-il le mot… je le crains… Vous vous souvenez de l’autre fois… ce que je vous disais… de la tendresse et de l’ardeur… (Il tente de s’éclaircir la voix.) Cela demeure et s’aggrave, mon Luc, vous savez comprendre à demi-mot. Quelle ironie chez qui séduisit tant et si souvent ! Entre elle et moi, l’enjeu de séduction a fait place à celui de la preuve de l’amour, ce qui est bien autre chose… Ô Luc, ceci seulement : l’aimant tant, je ne sais ou ne peux que de moins en moins… l’aimer. C’est comme si le sentiment, si longtemps relégué par la subjugation des sens, prenait à présent sa revanche en les entravant. Dorothée m’apaise au mieux de sa délicatesse, que pourtant je trouve involontairement cuisante. La suite…
LB (Se voulant persuasif.) La suite peut vous réserver d’agréables surprises. Monsieur, vous en êtes encore à mes yeux au choc d’une union bouleversante. Le temps que toute chose se remette en place…
JD Je ne laisserai pas au temps le temps de flétrir notre amour. Ce matin, tôt, en me rendant à pied au bureau, les premières lueurs du jour me faisaient penser à celles qui au soir s’éteignent …
Tous deux restent songeurs un assez long moment.
JD Comment va Pierre ?
LB Bien dans l’ensemble, merci… Quelques soucis professionnels. Son supérieur ne semble pas doué pour le dialogue, et lui tend à se braquer… Je prône la patience.
JD C’est un très bon conseil, mon Luc. Vos paroles doivent lui faire du bien et contribuer à votre entente.
LB Oui, celle-ci s’est toujours confirmée jusqu’ici. Le fait de vivre tout simplement à deux le moment présent y aide aussi, je pense. Et de laisser venir la suite.
JD La suite, avez-vous dit. Oui, laissons-la venir. Quelle qu’elle soit, il faudra bien qu’elle advienne… Merci, merci. Je ne vous retiens pas, sachant que vous avez à circuler dans la maison. À plus tard donc, et que la journée vous soit bonne.
LB À vous également, Monsieur. 
Ils se saluent et Luc  sort.



                                                        
                                 Acte III, scène 2




Un jour de la semaine suivante, assez tôt le matin. Luc Bompart, seul, va de sa table à celle de Jean Destours, transcrit quelques informations, prend et dépose des dossiers, puis écrit à l’ordinateur.
Deux coups légers à la porte. Il se lève et ouvre.
LB  Dorothée ! Quel plaisir ! Mais entrez donc, asseyez-vous, vous avez sans doute des choses à me dire et moi aussi.
DR Bonjour Luc, oui, un plaisir.
LB Comment va votre Service depuis vos débuts et surtout : comment allez-vous ?
DR Je dirais pour le mieux… Oui, ça va. Monsieur Vergne est dans la dynamique, alors… Et vous donc ?
LB Bien aussi… Un peu surpris de ne pas voir Monsieur Destours, lui si matinal. Attendez, je vous apporte un café.
Il sort brièvement et revient avec deux gobelets.
DR Merci bien. De vous à moi, appelez-le Jean… Justement je voulais vous dire : il ne viendra pas aujourd’hui. Il m’a chargé de vous l’apprendre. Rien de bien grave…
LB Non ?
DR Non, enfin je suppose… (Elle croise ses mains un peu nerveusement.)
LB Si ça l’était, grave, me le diriez-vous ? Il faut vous dire qu’entre Jean et moi – je l’appelle pour la première fois par son prénom à votre invitation –, entre Jean et moi, la familiarité n’est certes pas de mise. Et pourtant nous sommes très proches, humainement. Il m’est arrivé de m’ouvrir à lui de ma relation avec Pierre, mon ami. Et de son côté, à des moments difficiles…
DR Luc, Jean m’a parlé discrètement de votre union, et j’ai senti tout l’intérêt… comme affectueux, qu’il a pour vous.
LB Sa bienveillance a été constante, et son tact ; des traits qui n’ont pas de prix pour un couple comme le nôtre, comprenez-vous…
Dorothée  lui prend un instant la main,  amicalement.
DR Il est très important pour lui que votre couple existe. Et je voulais vous le dire : cela l’est devenu pour moi aussi.
LB (Ému.) Merci, merci pour ces paroles, j’y suis si sensible, Dorothée. Vous êtes… quelqu’un de très, très bien… et la personne qu’il désespérait de trouver. Mais parlez-moi de lui… Serait-il souffrant ?
DR  Je le trouve tendu… Toujours attentif à moi, empressé, lyrique même, et pourtant manquant de sérénité. Des sortes d’abattements  soudains lui viennent…
Elle hésite et Luc l’engage d’un mouvement de tête à poursuivre.
La nuit par exemple, nous sommes bien ensemble… ou bien nous dormons déjà, et voilà qu’il se lève et s’agite et ne sait pas répondre lorsque je l’interroge. Ou bien répond-il par bribes, parfois même pas de phrases : j’y lis une culpabilité diffuse – comme s’il m’avait trompée avant de me connaître – et son souci de l’âge, souvent.
Après une nouvelle hésitation.
Me parle-t-il alors, ou est-ce à lui-même ? Je ne sais… Quand par exemple la crainte de ne pas m’honorer ou me mériter (ce sont ses mots) le mine… De ne pas correspondre à mon bonheur… Comme si c’était un devoir… D’être trop âgé pour moi… Je proteste que rien de ce qu’il redoute n’est  grave, que nous avons le temps de cheminer ensemble. « Mais vers les cimes ? » questionne-t-il parfois, ou d’autres choses encore que je ne saisis plus. Cela est bien confus mais bien douloureux aussi. Pour lui, je veux dire, pour lui d’abord. Pour moi qui l’aime, aussi. En un mot, pour nous. Pardonnez-moi de vous livrer ainsi ces choses personnelles. Mais, Luc, cela me fait du bien. Sans vous connaître depuis aussi longtemps que lui, ma confiance en vous est la même. Et peut-être pouvez-vous…
LB Pensez-vous qu’il pourra revenir demain ?  Que la journée lui suffira pour se reprendre ?
DR Espérons-le… S’il parvient  toutefois à vraiment se détendre. Il ne faudrait pas que ces moments difficiles, ces accès, cette tendance à l’insomnie se confirment.
LB Je voudrais vous aider. Comment le faire ? En vous parlant de lui ?
DR Pour compléter ce que je saisis de lui et m’aider à mieux l’aimer, oh oui, Luc.
LB Vous a-t-il confié avoir beaucoup voyagé… sentimentalement ?
DR Et il se le reproche, s’accusant de s’être conduit en don Juan avec les femmes. Je lui réponds doucement que le passé est dépassé et sur le moment il se rassérène…
LB Jusqu’à vous rencontrer il était très seul et me disait ne s’ouvrir qu’à moi… Je crois qu’il a beaucoup souffert de ces cycles de séduction dans lesquels il se trouvait pris par complaisance et par faiblesse, comme il me l’a souvent fait comprendre. Il souffrait aussi de faire souffrir, comprenez-vous…
DR Je comprends et vous suis, Luc.
LB … Alors, votre rencontre a eu pour lui la force d’une révélation. Il avait soudain devant lui celle qui hantait son attente, celle dont il rêvait même – pardonnez-moi – entre d’autres bras… La vue d’un cœur ne se remet pas tout de suite d’une telle apparition, Dorothée.
DR Mais je ne suis qu’une femme ordinaire, et je ne vaux que par mon amour pour lui ! Ô Luc, le trouver sur ma route aura été pour moi aussi un tel éblouissement… Après une déception grave, puis au long d’années ternes, je ne croyais plus guère à autre chose qu’à l’exigeant travail. Alors ce brûlant  éclair  inattendu m’a fait si peur que je ne voulais que fuir… Et puis ce que vous savez s’est produit… Et aujourd’hui je serais si heureuse, si seulement…
LB Si seulement il l’était lui aussi.
DR (Très émue.) Voilà, voilà.
LB Vous faites tout pour, Dorothée. Et vous allez continuer. Et j’espère…
DR Oh, moi aussi, tellement, Luc. Merci pour ce moment. Ah, que je vous embrasse avant de retourner au Service.
Ils s’embrassent chaleureusement en amis.
LB Je suis et reste là, Dorothée. Sachez-le et dites-le à Jean…
Ils se quittent.


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