D'AUTRES BORDS, Dickinson Emily



Quelques poèmes brefs


Un mot est mort quand il est dit
Disent certains –
Moi je dis qu’il commence à vivre
De ce jour-là

A word is dead, when it is said
Some say –
I say it just begins to live
That day

      *         *         *

Si pouvoir – équivalait à vouloir –
Têtu serait – le Critère –
C’est l’Ultime de la Parole –
Que l’Impuissance à Dire –

If What we could – were what we could –
Criterion – be small –
Il is the Ultimate of Talk –
The Impotence to Tell –
                                    
      *         *         *

Si nous abolissions le Ciel
L’Été ne cesserait pas –
Que les Saisons meurent ou règnent
Est à Notre choix –

Did We abolish Frost
The Summer would not cease –
If Seasons perish or prevail
Is optional with Us –

      *         *         *

Si je n’avais vu le Soleil
J’aurais supporté l’ombre
Mais de mon Désert la Lumière
A fait un plus neuf Désert –

Had I not seen the Sun
I could have borne the shade
But Light a newer Wilderness
My Wilderness has made –
    
 *         *         *

Qui va fuyant le Printemps,
Le Printemps vengeur le condamne
À des destins de Baume –

Who fleeing from the Spring
The Spring avenging fling
To Dooms of Balm –

      *         *         *

Le « pourquoi » navré de l’amour
Est tout ce que l’amour peut dire –
De deux syllabes sont bâtis
Les plus vastes cœurs qui se brisent.

Love’s stricken « why »
Is all that love can speak –
Built of but just a syllable,
The hugest hearts that break.

      *         *         *

Voir le Ciel d’Été
Est Poésie, bien qu’il ne soit point dans un Livre –
Les vrais Poèmes fuient –

To see the Summer Sky
Is Poetry, though never in a Book it lie –
True Poems flee –

      *         *         *

La Joie est le Jouet de l’enfant –
Le Secret de l’homme
Le larcin sacré de la Fille et du Garçon
Qu’on le blâme si on l’ose

Bliss is the Plaything of the child –
The Secret of the man
The sacred stealth of Boy and Girl
Rebuke it if we can

      *         *         *

Ôtez-moi tout, mais laissez-moi l’Extase
Et je suis plus riche alors, que tous mes semblables –
Me convient-il d’être si fortuné, quand à ma porte même
Il en est qui possèdent plus, en immense pauvreté ?

Take all away from me, but leave me Ecstasy,
And I am richer then, than all my fellow men –
Is it becoming me, to dwell so wealthily, when at my very door
Are those possessing more, in boundless poverty ?

      *         *         *

La Beauté m’assiège à en mourir
Beauté aie pitié de moi
Mais si j’expire aujourd’hui
Que ce soit en vue de toi –

Beauty crowds me till I die
Beauty mercy have on me
But if I expire today
Let it be in sight of thee –

Emily Dickinson (1830-1886)
(Quatrains et autres poèmes brefs,
traduction et présentation de Claire Malroux.
NRF  Poésie/Gallimard, 2000)







                        








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