Quelques poèmes brefs
Un mot est mort quand il est dit
Disent certains –
Moi je dis qu’il commence à vivre
De ce jour-là
A word is dead, when it is
said
Some say –
I say it just begins to live
That day
* * *
Si pouvoir – équivalait à vouloir –
Têtu serait – le Critère –
C’est l’Ultime de la Parole –
Que l’Impuissance à Dire –
If What we could – were what
we could –
Criterion – be small –
Il is the Ultimate of Talk –
The Impotence to Tell –
* * *
Si nous abolissions le Ciel
L’Été ne cesserait pas –
Que les Saisons meurent ou règnent
Est à Notre choix –
Did We abolish Frost
The Summer would not cease –
If Seasons perish or prevail
Is optional with Us –
* * *
Si je n’avais vu le Soleil
J’aurais supporté l’ombre
Mais de mon Désert la Lumière
A fait un plus neuf Désert –
Had I
not seen the Sun
I could have borne the shade
But Light a newer Wilderness
My Wilderness has made –
* *
*
Qui va fuyant le Printemps,
Le Printemps vengeur le condamne
À des destins de Baume –
Who fleeing from the Spring
The Spring avenging fling
To Dooms of Balm –
* * *
Le « pourquoi » navré de l’amour
Est tout ce que l’amour peut dire –
De deux syllabes sont bâtis
Les plus vastes cœurs qui se brisent.
Love’s stricken
« why »
Is all that love can speak –
Built of but just a syllable,
The hugest hearts that break.
* * *
Voir
le Ciel d’Été
Est Poésie, bien qu’il ne soit
point dans un Livre –
Les vrais Poèmes fuient –
To see the Summer Sky
Is Poetry, though never in a Book it lie –
True Poems flee –
* * *
La Joie est le Jouet de l’enfant –
Le Secret de l’homme
Le larcin sacré de la Fille et du Garçon
Qu’on le blâme si on l’ose
Bliss is the Plaything of the child –
The Secret of the man
The sacred stealth of Boy and Girl
Rebuke it if we can
* * *
Ôtez-moi tout, mais laissez-moi
l’Extase
Et je suis plus riche alors,
que tous mes semblables –
Me convient-il d’être si
fortuné, quand à ma porte même
Il en est qui possèdent plus,
en immense pauvreté ?
Take all away from me, but leave me Ecstasy,
And I am richer then, than all my fellow men –
Is it becoming me, to dwell so wealthily, when at my
very door
Are those possessing more, in boundless poverty ?
* * *
La Beauté m’assiège à en mourir
Beauté aie pitié de moi
Mais si j’expire aujourd’hui
Que ce soit en vue de toi –
Beauty crowds me till I die
Beauty mercy have on me
But if I expire today
Let it be in sight of thee –
Emily Dickinson (1830-1886)
(Quatrains et autres poèmes brefs,
traduction et présentation de Claire Malroux.
NRF Poésie/Gallimard, 2000)
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