Ouvrages en attente
d’édition
Pièce en quatre actes
(2013)
Acte I, scène 2
Jean Destours dans son bureau, seul. Très élégant. Assis, il déplace inutilement quelques objets, puis, les mains jointes, semble chercher à se concentrer. Se lève, se rassied, regarde sa montre, sort du dossier la photo de Dorothée Réal. Ses mains tremblent un peu. Un sourire ne le quitte pas. Des moments passent.
Sonnerie du téléphone.
JD Oui, Agnès. Ah. Enfin. Mettez-la à
l’aise puis conduisez-la jusqu’à moi. Je l'attends.
Il raccroche et se dirige vers l’entrée
où il attend. Puis on frappe, deux coups légers. Il ajuste sa cravate et se
rapproche de la porte. Agnès ouvre discrètement, fait entrer Dorothée Réal et
se retire.
Mademoiselle Dorothée Réal ?
Bonjour ; mais… donnez-vous la peine d’entrer.
DR (Très belle. Elégante,
quoique sobrement.) Bonjour Monsieur, merci.
JD Je suis Jean Destours, Directeur des
Relations Humaines. Donnez-moi votre manteau, merci… Prenez place.
Il la débarrasse et approche une chaise.
Elle s’assoit face au bureau et lui de
même, à côté d’elle.
Il lui sourit. Bien qu’un peu gênée,
elle répond à son sourire.
Vous avez souhaité me rencontrer… Eh
bien, vous pouvez constater que c’est chose faite. Ne m’en remerciez pas, je le
voulais aussi. Nous avons des choses à nous dire, n’est-ce pas ?
DR C’est vrai, Monsieur, quoique pour ma
part la demande écrite ait pu vous
communiquer l’essentiel…
JD Non, Mademoiselle, l’essentiel était
de vous voir en personne. Je vous vois donc, comme vous me voyez. Nous sommes
ici ensemble, et c’est peut-être le début que quelque chose.
Il s’interrompt et la regarde ;
elle soutient son regard. Ils se sourient.
Et maintenant je ne vais parler qu’après
vous. N’ayez pas peur, s’il vous plaît, commencez.
DR (Après avoir pris sa
respiration et continuant de le regarder en face.) Eh bien voilà,
je suis à la recherche d’un poste correspondant à ma qualification et à mon
expérience. Il m’a semblé que votre maison importante aurait peut-être besoin
de moi. J’ai perdu mon emploi sans démériter, il s’est agi d’une faillite…
Elle cherche ses mots.
Je vous avoue avoir du mal à ne pas me
rendre utile… L’inactivité m’est dure à supporter. Mais je vis cet entre-deux
comme un révélateur de ce qui est moteur dans ma vie… Il m’apprend sur moi. Et
je suis patiente, le courage ne me manque pas. Je… Je ne sais quoi ajouter
d’autre, Monsieur… Vraiment pas.
Elle commence à se troubler.
Si mes propos sont déplacés veuillez
m’en excuser, il serait peut-être préférable que je m’en aille… (Elle soupire et regarde ses mains.) Oui, dans ce
cas, pardonnez-moi…
JD (Après quelques longues
secondes.)
De quoi vous pardonnerais-je, Mademoiselle… Sinon d’avoir été incomplète… Mais
regardez-moi de nouveau. (Elle le fait, les yeux embués.) Oui, c’est
cela. N’ayez crainte. Incomplète, oui ! Vous ne m’avez rien dit de
vos qualités reconnues, de votre excellence.
DR Oh Monsieur, je travaillais
simplement de mon mieux.
JD Merveilleusement, voulez-vous dire…
Appréciée de tous. Comme ils ont dû vous regretter.
DR Mais… Ce fut réciproque.
JD Je suis en train de relayer leur
éloge, et cela semble vous gêner. Mais ne soyez pas si modeste. Je sais et vois
que vous valez, je souligne le mot. Je le sais par votre dossier de demande,
mais je le vois surtout par…
Dorothée
continue de le regarder, silencieusement interrogative.
(Après avoir laissé sa phrase en
suspens.)
Par votre présence ici, dans ce bureau, devant un responsable plus si jeune et
connaisseur de bien des profils… La présence révèle un style, Mademoiselle. Je
n’en finis pas de lire le vôtre. Sachez que votre style me plaît. Sachez aussi
que je ne suis pas un flatteur. Il faut parfois dire des choses qui sont dues.
Ayez confiance, ne doutez pas de vous. D’accord ?
DR (Semblant revenir d’une
réelle inquiétude.) D’accord, Monsieur. Mais…
JD Mais à présent posez-moi les
questions qui vous importent.
DR
(Elle
réfléchit un moment, puis :) J’en ai deux
qui les résument. Voulez-vous bien m’accepter
dans un de vos services ? Et
si oui, que dois-je savoir pour y être utile ?
JD Mademoiselle. À la première, ma
réponse est oui. Le Service de la Clientèle a besoin de réorganisation et d’une
meilleure qualité relationnelle. Je viens de répondre aussi en partie à la
deuxième.
DR Oh, Monsieur, comme je vous suis
reconnaissante !
JD Vous serez placée en tant que Directrice adjointe auprès de Monsieur
Vergne ; il s’agit d’une création de poste pour répondre aux besoins. Je
vais vous confier un dossier assez complet dans lequel vous trouverez
l’organigramme et les éléments d’un
audit interne réalisé récemment Vous
avez ces deux jours qui viennent, plus le week-end – si vous vous ennuyez –
pour l’assimiler et décider de votre position définitive. Vos premières réflexions m’intéresseraient.
Revenez lundi matin, même heure, directement à ma porte, en vous signalant au
passage à Agnès. Vous et moi pourrons
formaliser votre contrat. Vous revoir sera un plaisir. Un plaisir réel. Et
j’aurai à cœur de faire en sorte que vous vous sentiez bien vite chez vous…
DR (Soudain spontanée et comme impulsive, elle se penche
un peu
vers
lui.)
Je ne saurai jamais vous remercier… pour
votre attitude de bienvenue et de
confiance…
JD Une chose. Vous souvenez-vous que mon
prénom est Jean ?
DR (Souriante et à voix presque basse.) Oui… Le mien
est Dorothée.
JD Oui. À lundi, Dorothée. Soyez
tranquille et sans inquiétude. Est-ce promis ?
DR Oui, je vous le promets.
Il la raccompagne et lui serre assez
longuement la main. Elle sort.
JD Oh… me voilà si troublé par cette
jeune femme… éblouissante… Oublié de l’inviter à déjeuner, c’est bien
révélateur… Puis-je espérer être jamais digne d’elle ?...Oh Dorothée,
sais-tu combien le temps va me durer ? En attendant lundi pourquoi ne
pourrais-je pas contempler ton front, tes yeux, tes lèvres, quand tu
réfléchiras penchée sur ces pages ? Reviens ici bien vite pour m’empêcher
de repartir. Ne me laisse pas vieillir davantage. Serais-tu celle qui dans mon
rêve … ?
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