(Le curé de la paroisse d’Ambricourt se dirige à
pied vers Mézargues, village voisin.)
J’allais donc vers Mézargues lorsque j’ai entendu, très loin derrière
moi, ce bruit de sirène, ce grondement qui s’enfle et décroît tour à tour selon
les caprices du vent, ou les sinuosités de la route. Depuis quelques jours il
est devenu familier, ne fait plus lever la tête à personne. On dit simplement :
« C’est la motocyclette de M.
Olivier. » — Une machine allemande extraordinaire, qui ressemble à une
petite locomotive étincelante. M. Olivier s’appelle réellement
Tréville-Sommerange, il est le neveu de Mme la comtesse. Les vieux l’ont connu
ici enfant et ne tarissent pas sur son compte, il a fallu l’engager à dix-neuf
ans, c’était un garçon très difficile.
Je me suis arrêté au haut de la côte pour souffler. Le bruit du moteur a
cessé quelques secondes (à cause, sans doute, du grand tournant de Dillonne) puis
il a repris tout à coup. C’était comme un cri sauvage, impérieux, menaçant,
désespéré. Presque aussitôt la crête, en face de moi, s’est couronnée d’une
espèce de gerbe de flammes. — Le soleil
frappant en plein sur les aciers polis — et déjà la machine plongeait au bas de
la descente avec un puissant râle, remontait si vite qu’on eût pu croire qu’elle
s’était élevée d’un bond. Comme je me jetais sur le côté pour lui faire place,
j’ai cru sentir mon cœur se décrocher dans ma poitrine. Il m’a fallu un instant
pour comprendre que le bruit avait cessé. Je n’entendais plus que la plainte
aiguë des freins, le grincement des roues sur le sol. Puis le bruit a cessé,
lui aussi. Le silence m’a paru plus
énorme que le cri.
M. Olivier était là devant moi, son chandail gris montant jusqu’aux oreilles, tête nue. Je
ne l’avais jamais vu de si près. Il a un visage calme, attentif, et des yeux si
pâles qu’on n’en saurait dire la couleur exacte. Ils souriaient en me
regardant.
— Ça vous tente, monsieur le curé ? m’a-t-il demandé d’une voix —
mon Dieu, d’une voix que j’ai reconnue tout de suite, douce et inflexible à la
fois — celle de Mme la comtesse (Je ne suis pas bon physionomiste, comme on
dit, mais j’ai la mémoire des voix, je ne les oublie jamais, je les aime. Un
aveugle que rien ne distrait doit apprendre beaucoup de choses des voix.) — « Pourquoi
pas, monsieur ? » ai-je répondu.
Nous nous sommes considérés en silence. Je lisais l’étonnement dans son
regard, un peu d’ironie aussi. À côté de cette machine flamboyante, ma soutane
faisait tache noire et triste. Par quel miracle me suis-je senti à ce moment-là
jeune, si jeune — ah ! oui, si jeune — aussi jeune que ce triomphal matin ?
En un éclair, j’ai vu ma triste adolescence — non pas ainsi que les noyés
repassent leur vie, dit-on avant de couler à pic, car ce n’était sûrement pas
une suite de tableaux presque instantanément déroulés — non. Cela était devant
moi comme une personne, un être (vivant ou mort, Dieu le sait !). Mais je
n’étais pas sûr de la reconnaître, je ne pouvais pas la reconnaître parce
que... oh ! cela va paraître bien étrange — parce que je la voyais pour la
première fois, je ne l’avais jamais vue. Elle était passée, jadis — ainsi que
passent près de nous tant d’étrangers dont nous eussions fait des frères, et
qui s’éloignent sans retour. Je n’avais jamais été jeune, parce que je n’avais
pas osé. Autour de moi, probablement, la vie poursuivait son cours, mes
camarades connaissaient, savouraient cet acide printemps, alors que je m’efforçais
de n’y pas penser, que je m’hébétais de travail. Les sympathies ne me
manquaient pas, certes ! Mais les meilleurs de mes amis devaient redouter,
à leur insu, le signe dont m’avait marqué ma première enfance, mon expérience
enfantine de la misère, de son opprobre. Il eût fallu que je leur ouvrisse mon
cœur et ce que j’aurais souhaité dire était cela justement que je voulais à tout
prix tenir caché... Mon Dieu, cela me paraît si simple maintenant ! Je n’ai
jamais été jeune parce que personne n’a voulu l’être avec moi.
Oui, les choses m’ont paru simples tout à coup. Le souvenir n’en sortira
plus de moi. Ce ciel clair, la fauve brume criblée d’or, les pentes encore
blanches de gel et cette machine éblouissante qui haletait doucement dans le
soleil... J’ai compris que la jeunesse est bénie — qu’elle est un risque à
courir — mais ce risque même est béni. Et par un sentiment que je n’explique
pas, je comprenais aussi, je savais que
Dieu ne voulait pas que je mourusse sans connaître quelque chose de ce risque —
juste assez, peut-être, pour que mon sacrifice fût total, le moment venu... J’ai
connu cette pauvre petite minute de gloire.
Parler ainsi, à propos d’une rencontre aussi banale, cela doit paraître
bien sot, je le sens. Que m’importe ! Pour n’être pas ridicule dans le
bonheur, il faut l’avoir appris dès le premier âge, lorsqu’on n’en pouvait même
pas balbutier le nom. Je n’aurai jamais, fût-ce une seconde, cette sûreté,
cette élégance. Le bonheur ! Une
sorte de fierté, d’allégresse, une espérance absurde, purement charnelle, la
forme charnelle de l’espérance, je crois que c’est ce qu’ils appellent le
bonheur. Enfin, je me sentais jeune, réellement jeune, devant ce compagnon
aussi jeune que moi. Nous étions jeunes tous les deux.
— « Où allez-vous, monsieur le curé ? » — « À
Mézargues. » — « Vous n’êtes jamais monté là-dessus ? » J’ai
éclaté de rire. Je me disais que vingt ans plus tôt, rien qu’à caresser de la
main, comme je le faisais, le long réservoir tout frémissant des lentes
pulsations du moteur, je me serais évanoui de plaisir. Et pourtant, je ne me souvenais
pas d’avoir, enfant, jamais osé seulement désirer posséder un de ces jouets,
fabuleux pour les petits pauvres, un jouet mécanique, un jouet qui marche. Mais
ce rêve était sûrement au fond de moi, intact. Et il remontait du passé, il
éclatait tout à coup dans ma pauvre poitrine malade, déjà touchée par la mort,
peut-être ? Il était là-dedans, comme un soleil.
— « Par exemple, a-t-il repris, vous pouvez vous vanter de m’épater.
Ça ne vous fait pas peur ? » — « Oh ! non, pourquoi
voulez-vous que ça me fasse peur ? » — « Pour rien. » — « Écoutez,
lui dis-je, d’ici à Mézargues, je crois que nous ne rencontrerons personne. Je
ne voudrais pas qu’on se moquât de vous. » — « C’est moi qui suis un
imbécile », a-t-il répondu, après un silence.
J’ai grimpé tant bien que mal sur un petit siège assez mal commode et
presque aussitôt la longue descente à laquelle nous faisions face a paru bondir
derrière nous tandis que la haute voix du moteur s’élevait sans cesse jusqu’à
ne plus donner qu’une seule note, d’une extraordinaire pureté. Elle était comme
le chant de la lumière, elle était la lumière même, et je croyais la suivre des
yeux dans sa courbe immense, sa prodigieuse ascension. Le paysage ne venait pas
à nous, il s’ouvrait de toutes parts, et un peu au-delà du glissement hagard de
la route, tournait majestueusement sur lui-même ainsi que la porte d’un autre
monde.
J’étais bien incapable de mesurer le chemin parcouru, ni le temps. Je
sais seulement que nous allions vite, très vite, de plus en plus vite. Le vent
de la course n’était plus, comme au début, l’obstacle auquel je m’appuyais de tout
mon poids, il était devenu un couloir vertigineux, un vide entre deux colonnes
d’air à ma droite et à ma gauche, pareilles à deux murailles liquides, et
lorsque j’essayais d’écarter le bras, il était plaqué à mon flanc par une force
irrésistible. Nous sommes arrivés ainsi au virage de Mézargues. Mon conducteur
s’est retourné une seconde. Perché sur mon siège, je le dépassais des épaules,
il devait me regarder de bas en haut. « Attention ! » m’a-t-il
dit. Les yeux riaient dans son visage tendu, l’air dressait ses longs cheveux
blonds tout droits sur sa tête. J’ai vu le talus de la route foncer vers nous,
puis fuir brusquement d’une fuite oblique, éperdue. L’immense horizon a vacillé
deux fois, et déjà nous plongions dans la descente de Desvres. Mon compagnon m’a
crié je ne sais quoi, j’ai répondu par un rire, je me sentais heureux, délivré,
si loin de tout. Enfin, j’ai compris que ma mine le surprenait un peu, qu’il
avait cru probablement me faire peur. Mézargues était derrière nous. Je n’ai
pas eu le courage de protester. Après tout, pensais-je, il ne faut pas moins d’une
heure pour faire la route à pied, j’y gagne encore...
Georges Bernanos, Journal d’un curé de
campagne
(Plon, 1936)
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