D'AUTRES BORDS, Rousselot Jean

                                       


QUE L’EAU TOMBE GOUTTE À GOUTTE


Que l’eau tombe goutte à goutte
Dans les paumes de la nuit,
Et nous disons Solitude,
Remords, enfance immolée,
Quand c’est en langage d’eau
Des choses d’eau qui se disent
Des choses d’eau qui se font.

Que le vent froisse soudain
La ramée de nos épaules
Et nous disons Prophétie,
Imminence du verdict,
Quand c’est une gerbe d’air
Qui se défait dans la vasque
Desséchée de l’univers.

Pas de danger que les choses
De leur côté s’imaginent
De prendre pour alphabet
Nos piètres métamorphoses
Elles nous diraient plutôt
De boire nos propres larmes
Pour retarder notre soif.

Elles nous diraient plutôt
de prendre garde au langage
Aux avances qu’il nous fait
D’un royaume ou d’un exil
Comme on fera d’un miroir
A nos lèvres bleuissantes
A l’heure de notre mort.

Elles nous diraient plutôt
De faire des choses d’homme
De vin rouge et de pain blanc
Et d’oser ce que nous sommes
Dans le chantier des vivants
Pendant que Dieu s’abandonne
Aux délices du néant.



                        *

ÉVIDENCE DU JOUR


Évidence du jour où les gens vont et viennent
A diverses hauteurs, plongeant, virant de bord,
Buvant, mangeant ce jour sans penser qu’ils l’obtiennent
De quelque dieu fourbu qui l’arrache à la mort ;

Évidence du jour, du vivier, de la vie...
Tous ces gens ont raison : le jour n’est que le jour,
Une salve d’oiseaux, une écume hardie,
Un avion dans le ciel, un drapeau sur la tour,

Une pulsation de machine profonde,
Des jappements lointains pour créer l’horizon,
Des feux d’herbe qui font que l’on se sait au monde
Avec l’herbe et le feu, la terre et la saison.

Un remuement bénin de chevaux, de charrues,
De lessives au vent, de poulpes sur le mur
Et, jusqu’au soir, le vain laminage des rues
Où des journaux blessés sombrent dans le futur.

Tous ces gens ont raison : c’est un jour entre mille
Et mille ne font qu’un, qui monte et redescend
Comme fait le poumon du dormeur inutile...
— Inutile dormeur, Seigneur, es-tu présent ?

Évidence de l’homme à se mouvoir, à dire,
A voguer dans l’eau claire, à chanter sa chanson,
Évidence qu’il est celui qui est, qui tire
Sa seule raison d’être, d’être sans raison.

Mais toi, mon Dieu, tu sais pourquoi ce rideau bouge
Où le jour, chaque jour, repeint nos traits encor,
Pourquoi dans le dormeur se gonfle un poumon rouge
Qui, toujours un peu plus, le hale vers la mort.

Et tu tépuises vainement à nous redire
De prende garde au jour, à sa fausse candeur,
A la fragilité de ce facile empire
Où, loin de tout regard, nous avançons sans peur.


Jean ROUSSELOT


Il n’y a pas d’exil 
(Seghers, 1954)






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