Fernando
Pessoa (Ricardo Reis)
Quatre
poèmes
Qui
a pour nous haine ou envie
N’est
pas le seul à nous réduire, nous opprimer ; qui nous aime
Ne nous en réduit pas moins.
Que
les dieux m’accordent, exempt
D’affections,
d’avoir la froide liberté
Des sommets déserts.
Qui
veut peu de chose a tout ; qui ne veut rien
Est
libre ; qui n’a ni ne désire,
Homme, est l’égal des dieux.
Não só quem nos odeia ou nos inveja
Nos limita e oprime; quem nos ama
Não
menos nos limita.
Que os deuses me concedam que, despido
De afetos, tenha a fría libertade
Dos
píncaros sem nada.
Quem quer pouco, tem tudo; quem quer nada
É livre; quem não tem, e não deseja,
Homem,
é igual aos deuses.
(1930)
*
* *
Puisque
rien ne dure, ou que rien de durable
Ne
vaut, c’est dans ce monde confus que nous œuvrons,
Cela
sert aussi bien à nous perdre
Nous-mêmes
bientôt, bientôt.
Préférons
le plaisir du moment
À
l’absurde remède au futur, dont
L’unique
certitude est le mal présent
Par
lequel nous acquittons son bien.
Demain
n’existe pas. Est seulement mien
Le
moment, je ne suis que l’existant
Dans
cet instant, peut-être le dernier
De
qui je feins d’être ?
Pois que nada que dure, ou que, durando,
Valha, neste confuso mundo obramos,
E o mesmo útil para nós perdemos
Connosco, cedo, cedo,
O prazer do momento anteponhamos
À absurda cura do futuro, cuja
Certeza única é o mal presente
Com que o seu bem compramos.
Amanhã não existe. Meu somente
É o momento, eu só quem existe
Neste instante, que pode o derradeiro
Ser de quem finjo ser?
(1933)
*
* *
Les
uns, les yeux posés sur le passé,
Voient
ce qu’ils ne voient pas ; d’autres, fixant
Des
mêmes yeux le futur, voient
Ce
qui ne peut être vu.
Pourquoi
aller placer si loin ce qui est proche –
Notre
sûreté ? Voici le jour,
Et
voici l’heure et le moment, c’est
ce
que nous sommes, et c’est tout.
Pérennement
s’écoule interminable l’heure
Qui
nous convainc de nullité. Du même souffle
Dont
nous vivons, nous mourrons. Cueille
Le
jour, étant le jour toi-même.
Uns, com os olhos postos no passado,
Veem o que não veem; outros, fitos
Os mesmos olhos no futuro, veem
O que não pode ver-se.
Porque tão longe ir pôr o que está perto –
A segurança nossa? Este é o dia,
Esta é a hora, este o momento, isto
É quem somos, e é tudo.
Perene flui a interminável hora
Que nos confessa nulos. No mesmo hausto
Em que vivemos, morreremos. Colhe
O dia, porque és ele.
(1933)
*
* *
D’innombrables
vivent en nous,
Si
je pense ou sens, j’ignore
Qui
est celui qui pense ou sent.
Je
ne suis que le lieu
Où
l’on sent ou pense.
D’âmes,
j’en ai plus d’une.
Plus nombreux sont les je que moi.
J’existe
encore
Indifférent
à tous.
Je
les fais taire : c’est moi qui parle.
Les
élans croisés
De
ce que je sens ou non
Se
disputent en celui que je suis.
Je
les ignore. Ils ne dictent rien
À
qui je connais bien : moi en train d’écrire.
Vivem em nós inúmeros,
Se pensó ou sinto, ignoro
Quem
é que pensa ou sente.
Sou
somente o lugar
Onde
se sente ou pensa.
Tenho
mais almas que uma.
Há
mais eus do que eu mesmo.
Existo rodavia
Indiferente a todos.
Faço-os calar: eu falo.
Os impulsos cruzados
Do que sinto ou não sinto
Disputam em quem sou.
Ignoro-os. Nada ditam
A quem me sei: eu ‘screvo.
(1935)
Fernando Pessoa (1888-1935),
ici sous le nom de Ricardo Reis, un de ses nombreux
hétéronymes.
(In Fernando Pessoa, Poesias. Heterónimos, Porto Editora, 2010)
(Trad. : Cl.G. S.)
Articles sur l'hétéronymie chez Pessoa :
-de Mme Fanny Reguer,
-de Mme Élisabeth Poulet,
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