POUR UN RÉCIT
(Lundi)
La porte de l’immeuble se referme lentement derrière elle, rejetant au
dehors la rumeur de la rue. Dans cette sorte de sas, hall puis escalier, elle
reprend souffle, avance et monte pour se retrouver au second étage en train de fouiller dans son
sac à la recherche des clefs de l’appartement.
Trop pressée de se déchausser dès le tapis de son couloir, elle ne s’est
pas arrêtée à la boîte aux lettres, trop occupée aussi à se laver la tête de
cette crasse appelée fatigue qu’accumulent les échanges et les tâches,
croisements, coupures, attentes, rebonds, suivis, reports, en une journée de
travail. Rien ne l’a distraite au retour mis à part sur le palier du premier ce
filet de voix lointaine qui lui a rappelé au passage que quelqu’un doit vivre
là, porte fond droite, comme elle à l’étage supérieur. Un homme probablement,
oui un homme, seul ou pas, elle ne sait, simplement un homme d’après le timbre.
Au rythme régulier elle s’est dit qu’il devait s’agir d’une lecture.
La clef enfin trouvée, la porte refermée, elle file pieds nus jusqu’au
salon, s’étend sur le canapé, contemple
les moulures du plafond, se plonge dans un moment de penser-à-rien traversé de
quelques images qui finissent par la
bercer.
La nuit est tombée lorsqu’elle se relève. Entre une douche bien giflante
sous laquelle elle s’attarde un moment et un dîner sommaire piqué dans le
frigo, c’est déjà l’heure du sommeil
qu’elle laissera pour le travail, qu’elle laissera pour rentrer avec sa
fatigue, qu’elle laissera pour une douche bien giflante, qu’elle laissera...
*
* *
(Nuit de lundi à
mardi)
Vers deux heures sa conscience remonte soudain, comme si la masse du
sommeil se décidait à la faire flotter après l’avoir accueillie dans sa
profondeur. Au bout d’une ou deux heures blanches, chaque nuit depuis des mois,
elle peut se rendormir, du moins
somnoler en attendant que le réveil sonne. Lui revient le souvenir du
week-end passé chez sa mère, en grande banlieue. C’était une fois de plus
agréable, quoique
un peu enveloppant. Elles se sont parlé, de riens aussi bien que de choses
personnelles profondes, à demi-mots comme les y encourage leur intimité subtile. Sa mère a souligné sa
fierté de la voir à présent remise du placage brutal asséné par son copain,
voilà deux ans, lorsque le petit couple en pointillés commençait à échafauder
des projets de vie suivie ensemble. Elle ne manque pas l’occasion de le mettre
en procès rétrospectif. Mais elle insiste surtout, en boucle, sur l’entrée de
sa fille dans une carrière sûre et, espère-t-elle, évolutive. Elle n’est guère
au courant des contrats et statuts de la vie professionnelle, ayant toujours
été femme à la maison, peu informée de ces choses dans l’ombre de son mari
aujourd’hui décédé. Pour elle, la petite
est à présent « lancée ».
Une veillée ensemble près de la cheminée, une promenade et un peu de
jardin hier dimanche, et il a fallu reprendre le RER en direction de la
capitale. Vendredi dernier, elle a terminé sa troisième semaine comme assistante
de secrétaire de direction d’une entreprise de services informatiques.
Elle va devoir se lever dans seulement quelques heures. Elle voudrait ne
plus penser mais se laisser aller à un engourdissement réparateur. Peu à
peu son esprit se relâche, elle change
de position, la voilà immobile.
*
* *
(Mardi)
Parce qu’ils se sont éternisés hier soir au téléphone, il s’est réveillé
plus tard que d’habitude et reste un peu au lit. Ils s’appellent sans tour ni
rythme défini, au gré des circonstances et de l’inspiration. C’est chaque fois
si bon que le temps ne compte plus. Aîné de près de dix ans, protecteur, il
s’est toujours soucié de son frère. Depuis qu’il est venu à Paris, il vit ces
dialogues comme un lien compensateur de l’éloignement. Le frérot lui parle de
la ferme et du village, des parents. Lui s’efforce de décrire le Paris qu’il
découvre et ses journées actives, sans l’encombrer du détail des démarches
jusqu’ici infructueuses en vue de trouver un poste. Tous deux savourent
jusqu’aux silences. Le frérot lui réclame souvent une lecture. L’aîné accède à
ses demandes avec plaisir. Il a appris au fil des ans à placer sa voix et à
clairement articuler. Il soigne l’expressivité. Parfois, pour rire, il enfle sa
diction mphatiquement. Le frérot se tord au bout du fil. Il est né aveugle et
le restera. Avec l’écriture Braille et les enregistrements reçus
d’associations, il s’est cultivé et suit des études littéraires. Mais pour lui ce qui « passe »
depuis son enfance dans les lectures de son aîné n’a pas de prix. L’aîné s’est
pris à lire et a progressé dans ce domaine pour l’amour du frérot dès la tendre
enfance de celui-ci. Depuis qu’il est à Paris, il donne aussi sa voix à
d’autres aveugles en se rendant chaque semaine dans les locaux
d’enregistrement d’un Institut. C’est là
qu’il rencontre quelques connaissances, pas encore des amis.
Son moral n’est pas au mieux à cause de sa recherche d’emploi. On lui
propose du précaire, du sous-payé, sans rapport avec sa qualification. Beaucoup
de demandeurs ont un niveau commercial équivalent au sien. Pour chaque place
disponible, de nombreux postulants. Tant qu’il pourra tenir avec ce qu’il a pu
mettre de côté là-bas avant de venir, il continuera de chercher quelque chose
de correct. Après, s’il reste bredouille, il faudra bien retourner. Là-bas, il aime, et la famille, et
la ferme, le village, le ryhtme de la vie de campagne. Lorsque ça ne va
vraiment pas, il évite d’appeler le frérot dont l’intuition pourrait deviner
son malaise. Alors il choisit quelques
passages dans les livres qu’il a apportés ou dans ceux empruntés à la
bibliothèque de quartier, romans,
poésie. Théâtre aussi, de plus en plus, car passer d’une voix à l’autre
donne plus de vie aux « séances ». Lire en silence ou oralement le
fait s’oublier soi-même, tout à l’enchantement. Lui permet de repérer des
textes qui pourraient bien plaire au frérot.
Il regarde sa montre. Encore un peu plus d’une heure avant d’aller
présenter une fois de plus son CV. Après le déjeuner deux rendez-vous
l’attendent, dont un avec le conseiller de Pôle Emploi. Cela vaut bien la peine
de se lever.
*
* *
(Nuit de mardi à
mercredi)
Comme la nuit précédente, la voilà revenue pour un temps à l’état de
veille.
Ces insomnies qui
échancrent le repos ne sont pas favorables à sa fraîcheur. On lui a déjà fait
remarquer qu’elle avait des cernes ; elle a vaillamment répondu par un
sourire. Le lui a-t-on dit en forme de mise en garde ? Les places sont
chères dans la boîte et rien ne lui donne l’assurance que son CDD arrivé à
terme sera prolongé ou, le rêve, transformé en CDI. Des collègues dans la même
situation représentent des rivalités potentielles quelle que soit la qualité
apparente de la relation. Certaines stratégies de mise en valeur personnelle ne lui échappent pas. Ce n’est
pas son genre, elle fait comme si rien ne se passait et se concentre sur le
travail. L’inquiétude la traverse parfois, aussi, lorsqu’un cadre qui l’a
remarquée dès les premiers jours de son contrat, si attentif qu’il en devient gênant, cherche
à s’attarder auprès d’elle. Il la déshabille d’un regard qu’elle soutient. Elle
ne peut rien contre le fait d’être mignonne et bien faite ! Elle suit sa
voie. Pas d’homme dans sa vie ni dans ses rêves depuis que son copain contre
toute attente l’a laissée pour une autre et qu’elle a dû payer cher en courage
pour se reconstruire.
Comme elle n’a pas fermé les volets, les phares de voitures qui montent
la rue le long de l’immeuble taguent le
plafond au passage. Elle s’est mise sur le dos, les lignes de sa vie lui
apparaissent plus sereinement, elle ne
va pas tarder à glisser dans le demi-sommeil.
*
* *
(Mercredi)
La journée s’est passée en démarches. Lorsqu’il en parle à son frérot,
de ces journées de déplacements, d’attentes, de rendez-vous, il explique
l’importance des transports auxquels il
a dû rapidement s’habituer au point que désormais la traduction d’une
destination en termes de trajet en bus ou métro, ou en RER si elle est
lointaine, lui vient presque automatiquement. Le cadet ne connaît que la vie de
province, dans ce centre de la France où prendre le train ou le car est un
petit événement. Son attention soutenue est touchante. Il cherche moins à
approcher en esprit ce monde de hâte et d’affairement qu’à partager le
mieux possible les démarches de son frère. Il ne doute pas qu’il obtiendra un
poste pour ensuite progresser et ne ménage pas ses encouragements. L’aîné
n’exprime pas de lassitude, pas d’interrrogations sur l’avenir, ne se plaint
pas. Il revient simplement sur la patience requise par la situation.
En rentrant, sur le trottoir qu’il remontait vers chez lui, à une
centaine de mètres de sa porte, on l’a appelé. Un co-stagiaire passait par là.
Ils ont partagé trois semaines de sensibilisation à la rédaction de CV et à la
représentation de soi dans la recherche de travail. L’ambiance n’était pas
mauvaise et quelques liens se sont tissés. Après les questions croisées sur ce
qu’ils deviennent et comment va leur vie, ils s’attablent à une terrasse pour
dialoguer un peu plus. Le copain de stage n’est plus seul dans Paris : il
vit depuis quelques semaines avec une jeune femme, chômeuse comme lui,
rencontrée dans la salle d’attente d’une maison d’édition. Pour elle comme pour
lui, l’entretien s’est soldé par de vagues promesses et une invitation
courtoise à repasser plus tard. Leur journée a abouti au partage de la soirée,
puis de la nuit dans son lit à elle. Le copain insiste pour que le frère aîné
ne reste pas trop seul. C’est un bon vivant... Il lui signale que dans telle et
telle rues proches on peut faire des rencontres, le soir : des rencontres
non sentimentales mais qui, affirme-t-il, montrent qu’on « sait toujours
s’y prendre » avec les femmes. Un peu plus tard, après qu’ils se sont
séparés, le frère aîné traîne un peu dans le quartier. À la nuit tombante il
reprend le chemin de son immeuble losqu’une voix l’appelle et l’entraîne dans
une chambre. L’étreinte l’a fasciné,
moins par la violence vitale, compensatrice, qui s’est fait jour en lui, le transportant vers elle, que par le vide
foncier entre eux, inconnus chacun pour l’autre et qui le resteront.
...Il pousse la porte de l’immeuble et la laisse se refermer, lorsqu’une
silhouette se glisse derrière lui dans la pénombre du hall aux ampoules
falotes. Un bref bonsoir et ils montent l’escalier ; son pas la distance
un peu ; lorsqu’il ouvre sa porte fond droite au premier, elle se dit que
c’est donc à lui qu’appartient cette voix régulière, comme en train de lire,
qu’elle a surprise il y a deux ou trois jours.
* *
*
(Jeudi)
Sous la pluie battante qui ramenée par les rafales s’en prend de travers
aux passants, elle se hâte vers l’immeuble pour être enfin chez elle et se laisser aller, tape
le code sur les
touches moites, pousse de l’épaule la lourde porte. Replier le parapluie,
regarder dans sa boîte si elle a du courrier, car elle en attend. Oui : le
paquet d’une commande plus quelques lettres, dont une dans une enveloppe
volumineuse, le tout saisi nerveusement, elle lira là-haut les noms des
expéditeurs et verra les contenus. Monter enfin, comme pour se mettre à l’abri,
et pas seulement du temps ou de la fatigue. Au travail, celui qui la regardait
avec insistance, ce cadre qui ne travaille pas dans son secteur mais qu’elle
sait important au sein de l’entreprise, l’a approchée au moment où, tout au
bout du couloir, elle attendait près de la machine à café que se remplisse sa
tasse de long sucré. La machine, pour des raisons évidentes de commodité de
passage, se trouve dans un recoin à
l’écart de l’angle de vision de l’enfilade. L’homme en a profité avec la
célérité d’un coutumier de la chose pour lui palper les seins puis hasarder une
main à travers sa jupe. Calme et en la fixant avec un sourire concentré. Elle
n’a pas réfléchi. La gifle est partie sèchement, a atteint la joue du type. Il
n’a pas insisté mais a grommelé des menaces ordurières. Prudente, elle ne s’en est confiée à personne. Elle a
traîné l’épisode comme la souillure de sa journée.
Il faut qu’elle oublie à présent, qu’elle se retrouve avant d’aviser
pour la suite. Au passage par le premier, le même filet de voix du fond droite.
Plus sonore peut-être, plus animé, entrecoupé de quelques rires, et le volume
qui semble parfois s’amplifier comme par éloquence. Elle est arrivée à sa
porte. Pour ses clefs pas de problème, elles ne sont pas perdues au fond de son sac puisqu’elle les a gardées dans la main
après la boîte aux lettres. Appuyer le parapluie contre le mur, ouvrir, tout
rentrer, refermer, mettre le courrier et les clefs sur la petite table du
couloir. Voilà qui est fait, ça va aller mieux maintenant... Elle ôte son
imper, se déchausse, un regard sur le courrier. Tiens, cette enveloppe plus
grande que les autres ne s’y trouve pas. Elle a dû tomber sur le palier. Elle
rouvre donc, ne la trouve pas autour du tapis de seuil, s’avance un peu vers
l’escalier, ah la voilà sur la première marche. Et au moment où l’ayant saisie
elle se redresse, derrière elle claque la porte. Une porte sans poignée
extérieure devant laquelle elle réalise qu’elle a tout laissé dedans,
qu’elle est d’un coup privée de l’indispensable, les clefs, le sac avec le
portable, jusqu’à ses chaussures. Un début de panique la paralyse, elle a
froid.
Aucun bruit dans l’immeuble, comme s’il était inhabité. Quel calme...
Que faire ? Elle se met à trembler, s’assoit sur une marche, se prend la tête à deux mains,
tente de se
concentrer. S’interdit de pleurer, s’efforce de réfléchir. Si l’immeuble avait
un concierge... Il n’en a pas. Si quelqu’un montait... Personne. Il va falloir
qu’elle sonne à une porte. Elle ne connaît aucun voisin. Calme plat dans sa
tête, cette forme inattendue de désespoir. Le temps passe. Ah, le silence
laisse enfin passer quelque chose d’audible... Ce filet de voix qui semble
monter de si loin, mais si reconnaissable. Descendre... Elle hésite, de quoi
va-t-elle avoir l’air ? Mais elle descend les marches, se retrouve devant
la porte du premier fond droite. La voix à présent ne déclame pas, c’est à
l’évidence un dialogue – intonations, silences, reprises, pauses plus longues –
qui se déroule. Elle n’osera pas...
Elle a attendu un temps qui lui a semblé long avant d’appuyer
honteusement sur la sonnette, elle a attendu pour préparer dans sa tête la
phrase qu’elle va devoir sortir à toute vitesse à l’inconnu, avec en
quelques secondes toute l’information pour qu’il réalise,
intervienne, la tire du mauvais pas. Il ne vient pas ouvrir. Mais
pourquoi ? s’impatiente-t-elle. Elle a froid, elle tremble toujours.
Sonner, encore et encore. La voix s’est tue, on a crié que l’on venait. La
porte s’est ouverte juste au moment où la minuterie s’arrêtait, et une forme
s’est encadrée puis penchée vers elle.
La phrase était tout à fait prête, depuis le temps ! Elle a ouvert la
bouche pour la dire. Et c’est alors qu’elle a fondu en larmes.
*
* *
Comme elle était faible, il l’a
portée jusqu’au canapé, a essuyé ses yeux, l’a enveloppée dans une couverture,
lui a passé une paire de grosses chaussettes d’hiver. Une tasse de café avec deux doigts de rhum
lui ont fait du bien. Il s’en est servi
une aussi, pour l’accompagner. Elle a bu docilement, il lui a dit qu’après seulement
elle lui dirait. Il faisait bon dans
l’appartement, elle s’est sentie revenir. Il lui a pris les mains, elles
s’étaient réchauffées. Ils se sont regardés. Elle s’est sentie en confiance.
Après les explications, un serrurier appelé par lui est venu ouvrir. Ils
sont chez elle, qui va bien à présent. Il a réglé l’intervention et ne veut
rien entendre malgré ses protestations. Elle tient quand même, en pouffant, à
lui rendre couverture et chaussettes. Ils rient ensemble, parlent un peu de
choses et d’autres en prenant soin de ne pas se gêner. Comme la soirée avance,
il finit par s’excuser, il doit redescendre pour parler au téléphone, mais
qu’elle n’hésite pas en cas de besoin. Avant de se séparer, ils se disent leurs
prénoms. Elle se désole de ne pas savoir comment le remercier. Il répond qu’il
en est de même pour lui, ce qui les fait rire à nouveau. Et comme il va passer
le seuil, elle le tire par la manche et en se haussant l’embrasse sur les deux
joues en lui glissant qu’il est quelqu’un de bien.
* *
*
(Vendredi)
Hier soir le frérot l’a appelé et est passé rapidement aux
« bisous-téléphone » comme il aime dire ; ne pouvait rester, attendu à la réunion
régionale des « mal voyants », tous degrés d’atteinte confondus.
Pénétré de l’importance de ces échanges, il n’en manque aucun car des projets
s’y approfondissent et s’y dessinent des affinités par-delà les lenteurs
inévitables. Il a déjà confié à l’aîné, voilà quelque temps, son attirance pour une fille dont il aime la voix... Il voudrait
pouvoir passer délicatement les doigts sur son visage, sûr que la beauté de ses
traits le ferait trembler d’émotion.
L’aîné lui a recommandé d’y regarder à deux fois avant de s’emballer...
Et le frérot de partir en éclats de rire au bout du fil, hoquetant que ni deux,
ni trois ni quatre... Puis ils se sont embrassés-téléphone bien fort. Après
avoir raccroché il a écrasé une larmiche en grognant contre la pollution
parisienne qui fait pleurer.
Ce matin il n’a rien de bien précis à faire, pas de rendez-vous avant
plusieurs jours. C’est très calme dans son agenda, autant vivre plutôt que se
ronger les sangs. Il tripote les Fables de La Fontaine, le volume qu’il vient
de puiser au hasard dans sa caisse de livres, retrouve et dépasse des bien
connues, ...Le Renard et la Cigogne, Le Corbeau et le Renard, Le Loup devenu
Berger..., ...Le Renard encore, et encore
le Loup ..., rêve sur les
gravures de Doré, tourne encore des pages...
L’Alouette et ses petits..., Le Laboureur..., voyons... La Laitière...
Ah, Les Deux Pigeons. Pas lue depuis longtemps, si belle pourtant... L’absence est le plus grand des maux... Amants, gentils amants... Le
frérot voyagera-t-il aux rives prochaines ?...
Pas sûr qu’il la connaisse !
Il la parcourt un peu, la reprend au début, se met à la lire à voix
murmurée, attention aux rythmes, ah cette bienveillance tendre, ces
mésaventures enchaînées, et ces confidences de la fin, si émouvantes ! Il
va s’entraîner davantage pour une prochaine séance ; non, pour la
prochaine. En avant, attention à la fin surtout, passer du circonstanciel au
sentimental, et le dernier vers, c’est en suspens qu’il doit finir la fable,
plein d’incertitude mais vibrant, vibrant ! Ah mon frérot, sais-tu ce que
tu vas entendre ?
Oh, on a sonné. Il se tait. Il écoute. Plus rien. Il est sur le point de
reprendre, mais. Mais elle ? Est-ce elle ? A-t-elle besoin de
lui ? Peut-être n’ose-t-elle pas insister ? Ah, elle – ou ce
quelqu’un – insiste.
Il a ouvert la porte et son regard se perd dans la confiance de celle
qui lui a dit son prénom. Une hésitation les prend tous deux sur le seuil puis
ils vont, main dans la main, jusqu’au canapé. Elle lui explique avoir pris sa
journée pour se remettre et faire le point sur un travail qui ne va pas de soi.
Elle a voulu passer lui dire bonjour, voir comment il va. Après les émotions
d’hier, pas si mal, répond-il. Leurs sourires se croisent, se conjuguent, se
plaisent ensemble au dessus des tasses de café. Confuse, elle le prie de
l’excuser en apprenant qu’il est
chômeur. Il se réjouit qu’elle ait un travail. Mais c’est parfois compliqué,
précise-t-elle. Leurs phrases parfois se superposent, se poussent, se font de
la place, gardent leurs cadences distinctes et s’ajustent dans une harmonie
commune. Il profite d’une pause étirée pour lui lire la fable. Elle ferme les
yeux, paupières frémissantes... Et les ouvre après la fin pour le remercier
puis lui demander pourquoi il lit ainsi. Est-ce pour lui seul ?
« Non, c’est pour vous » lui attire un lumineux sourire. Il ajoute
qu’en général c’est pour son frère cadet, en profite pour présenter un peu sa
famille. Comme elle reste intriguée ou perplexe, il finit par murmurer que son
frère, etc. Il baisse la tête et le silence
s’installe et redouble, mais tendrement. Quand elle met sa main dans la sienne en lui disant que c’est si beau, il
a une façon de la regarder qui, elle le ressent bien, vaut tous les
remerciements. Elle lui recommande de prendre soin de lui ; ayant à faire, elle le quitte, légère, sur deux
baisers dont la diffusion bienheureuse se prolonge longtemps après son
départ.
* * *
(Samedi)
L’euphorie douce qui le réveille ne tarde pas à
avouer son origine ; ah les baisers de cette fille sont donc magiques pour
le mettre dans cet état ! Dès l’ouverture des magasins il ira lui choisir
un splendide bouquet en demandant conseil à la fleuriste. Il n’en offre jamais,
sinon à sa mère de temps en temps, parfois même en dehors des fêtes et autres
dates attendues, pour le simple plaisir de lui faire une surprise. Pas de
petite amie dans sa vie : quelques aventures brèves de loin en loin, à
l’issue desquelles il n’en comprend pas le pourquoi. Les jolies filles ne le
laissent pas indifférent mais ça ne va pas plus loin. Elle... Ça n’est pas allé
plus loin... Pas encore, se surprend-il à murmurer. Ce qui se passe entre eux
est si particulier. Cette sorte d’aise qui le réchauffe et le captive. Pas
facile hier soir de la laisser s’en aller !
Mais il a bien fallu... et, comme pour préparer la
suite des séances avec le frérot, il s’est entraîné sur deux passages de
Cyrano, de Rostand, celui du nez et la scène du balcon. Il s’est amusé à forcer
le ton du premier (difficile car tout le passage est déjà superbement fort ),
et a rêvé d’une voix féminine pour le rôle de Roxane dans le second, en a même
simulé une.
C’était si
bien qu’il recommence ce matin-là, sûr que le frérot aimera et aura des rires
émus, elle aussi peut-être pourquoi pas un jour, espère-t-il.
Cyrano
Mon langage
jamais jusqu’ici n’est sorti
de mon vrai
cœur...
Roxane
Pourquoi ?
Cyrano
Parce
que... jusqu’ici
Je parlais
à travers...
Roxane
Quoi ?
Cyrano
...le vertige où tremble
Quiconque est sous vos
yeux !... Mais ce soir il me semble...
Que je vais vous parler
pour la première fois
Roxane
C’est
vrai que vous avez une tout autre voix.
Cyrano
Oui, tout autre car
dans la nuit qui me protège
J’ose être enfin
moi-même, et j’ose...
Et voilà que l’on frappe... Il devine que c’est
elle.
Il
s’est levé d’un bond, a ouvert, l’a prise dans ses bras en poursuivant :
Où en
étais-je ?
Je ne sais... tout ceci, – pardonnez mon émoi,
C’est si délicieux... c’est si nouveau pour moi
!
Noyé dans son regard, il
s’est laissé aller à l’embrasser. Elle, non seulement l’a laissé lui donner ses
baisers, mais les lui a rendus avec autant de douceur puis de fièvre.
* * *
... Comme certains personnages finissent
par prendre corps et cœur des mots aimants de leur auteur, et qu’elle et lui
semblent être du nombre, il convient à présent de résumer les grandes lignes de
leur vie ensemble, mais avec discrétion,
pour ne pas le faire indûment à leur place.
Ils se sont, dès ce jour-là, beaucoup aimés, sont allés par la suite chez
sa mère à elle puis à la ferme de sa famille à lui. Sont restés à la ferme, ne
retournant un peu plus tard à Paris que pour leurs affaires, rendre les clefs,
prendre congé, faire quelques adieux, touner la page, revoir sa mère à elle.
Elle a aimé d’emblée cette existence nouvelle active et calme, aux saveurs, au
rythme de campagne. Ses insomnies ont disparu. Sa mère et son père à lui l’ont
accueillie comme leur fille. Le frérot a glissé ses doigts attentifs et légers
sur ses traits, après quoi il a souri, heureux pour elle et son aîné, avec
l’espoir qu’ils connaîtront un jour celle dont il a récemment parcouru et aimé
le visage.
Les mois ont passé ; l’épicerie du village, qui risquait de fermer,
est passée sous la responsabilité de la ferme, qui y propose entre autres ses
produits à la satisfaction des habitants du village et des alentours. Les
parents la leur ont confiée. Ils s’y débrouillent à trois, chacun selon ses capacités et talents. Ils
s’attachent à la rendre accueillante et prospère. Dans quelque temps ce sera à
quatre, lorsque la fiancée du frérot viendra vivre avec lui.
Un soir après le travail, dialogue détendu, petits essais de rôles ponctués
de rires pour un autre passage de Cyrano. Elle pose soudain une main sur son
ventre et leur dit de joindre les leurs. Sans besoin de voir, trois mains
délicates découvrent celle ou celui qui s’est mis à bouger, et qui le temps
venu grandira puis jouera dans leurs
jambes.
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