SUR LE PONT, Nouvelles

Ouvrages en cours

                         

POUR UN RÉCIT


(Lundi)

La porte de l’immeuble se referme lentement derrière elle, rejetant au dehors la rumeur de la rue. Dans cette sorte de sas, hall puis escalier, elle reprend souffle, avance et monte pour se retrouver  au second étage en train de fouiller dans son sac à la recherche des clefs de l’appartement.
Trop pressée de se déchausser dès le tapis de son couloir, elle ne s’est pas arrêtée à la boîte aux lettres, trop occupée aussi à se laver la tête de cette crasse appelée fatigue qu’accumulent les échanges et les tâches, croisements, coupures, attentes, rebonds, suivis, reports, en une journée de travail. Rien ne l’a distraite au retour mis à part sur le palier du premier ce filet de voix lointaine qui lui a rappelé au passage que quelqu’un doit vivre là, porte fond droite, comme elle à l’étage supérieur. Un homme probablement, oui un homme, seul ou pas, elle ne sait, simplement un homme d’après le timbre. Au rythme régulier elle s’est dit qu’il devait s’agir d’une lecture.
La clef enfin trouvée, la porte refermée, elle file pieds nus jusqu’au salon, s’étend  sur le canapé, contemple les moulures du plafond, se plonge dans un moment de penser-à-rien traversé de quelques images qui finissent  par la bercer.
La nuit est tombée lorsqu’elle se relève. Entre une douche bien giflante sous laquelle elle s’attarde un moment et un dîner sommaire piqué dans le frigo, c’est déjà  l’heure du sommeil qu’elle laissera pour le travail, qu’elle laissera pour rentrer avec sa fatigue, qu’elle laissera pour une douche bien giflante, qu’elle laissera...


                                     *        *        *


(Nuit de lundi à mardi)

Vers deux heures sa conscience remonte soudain, comme si la masse du sommeil se décidait à la faire flotter après l’avoir accueillie dans sa profondeur. Au bout d’une ou deux heures blanches, chaque nuit depuis des mois, elle peut se rendormir, du moins  somnoler en attendant que le réveil sonne. Lui revient le souvenir du week-end passé chez sa mère, en grande banlieue. C’était une fois de plus
agréable, quoique un peu enveloppant. Elles se sont parlé, de riens aussi bien que de choses personnelles profondes, à demi-mots comme les y encourage  leur intimité subtile. Sa mère a souligné sa fierté de la voir à présent remise du placage brutal asséné par son copain, voilà deux ans, lorsque le petit couple en pointillés commençait à échafauder des projets de vie suivie ensemble. Elle ne manque pas l’occasion de le mettre en procès rétrospectif. Mais elle insiste surtout, en boucle, sur l’entrée de sa fille dans une carrière sûre et, espère-t-elle, évolutive. Elle n’est guère au courant des contrats et statuts de la vie professionnelle, ayant toujours été femme à la maison, peu informée de ces choses dans l’ombre de son mari aujourd’hui décédé.  Pour elle, la petite est à présent « lancée ».
Une veillée ensemble près de la cheminée, une promenade et un peu de jardin hier dimanche, et il a fallu reprendre le RER en direction de la capitale. Vendredi dernier,  elle a  terminé sa troisième semaine comme assistante de secrétaire de direction d’une entreprise de services informatiques.
Elle va devoir se lever dans seulement quelques heures. Elle voudrait ne plus penser mais se laisser aller à un engourdissement réparateur. Peu à peu  son esprit se relâche, elle change de position, la voilà immobile.


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(Mardi)

Parce qu’ils se sont éternisés hier soir au téléphone, il s’est réveillé plus tard que d’habitude et reste un peu au lit. Ils s’appellent sans tour ni rythme défini, au gré des circonstances et de l’inspiration. C’est chaque fois si bon que le temps ne compte plus. Aîné de près de dix ans, protecteur, il s’est toujours soucié de son frère. Depuis qu’il est venu à Paris, il vit ces dialogues comme un lien compensateur de l’éloignement. Le frérot lui parle de la ferme et du village, des parents. Lui s’efforce de décrire le Paris qu’il découvre et ses journées actives, sans l’encombrer du détail des démarches jusqu’ici infructueuses en vue de trouver un poste. Tous deux savourent jusqu’aux silences. Le frérot lui réclame souvent une lecture. L’aîné accède à ses demandes avec plaisir. Il a appris au fil des ans à placer sa voix et à clairement articuler. Il soigne l’expressivité. Parfois, pour rire, il enfle sa diction mphatiquement. Le frérot se tord au bout du fil. Il est né aveugle et le restera. Avec l’écriture Braille et les enregistrements reçus d’associations, il s’est cultivé et suit des études littéraires.  Mais pour lui ce qui « passe » depuis son enfance dans les lectures de son aîné n’a pas de prix. L’aîné s’est pris à lire et a progressé dans ce domaine pour l’amour du frérot dès la tendre enfance de celui-ci. Depuis qu’il est à Paris, il donne aussi sa voix à d’autres aveugles en se rendant chaque semaine dans les locaux d’enregistrement  d’un Institut. C’est là qu’il rencontre quelques connaissances, pas encore des amis.
Son moral n’est pas au mieux à cause de sa recherche d’emploi. On lui propose du précaire, du sous-payé, sans rapport avec sa qualification. Beaucoup de demandeurs ont un niveau commercial équivalent au sien. Pour chaque place disponible, de nombreux postulants. Tant qu’il pourra tenir avec ce qu’il a pu mettre de côté là-bas avant de venir, il continuera de chercher quelque chose de correct. Après, s’il reste bredouille, il faudra bien  retourner. Là-bas, il aime, et la famille, et la ferme, le village, le ryhtme de la vie de campagne. Lorsque ça ne va vraiment pas, il évite d’appeler le frérot dont l’intuition pourrait deviner son malaise. Alors il choisit quelques  passages dans les livres qu’il a apportés ou dans ceux empruntés à la bibliothèque de quartier, romans,  poésie. Théâtre aussi, de plus en plus, car passer d’une voix à l’autre donne plus de vie aux « séances ». Lire en silence ou oralement le fait s’oublier soi-même, tout à l’enchantement. Lui permet de repérer des textes qui pourraient bien plaire au frérot.
Il regarde sa montre. Encore un peu plus d’une heure avant d’aller présenter une fois de plus son CV. Après le déjeuner deux rendez-vous l’attendent, dont un avec le conseiller de Pôle Emploi. Cela vaut bien la peine de se lever.

              
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(Nuit de mardi à mercredi)

Comme la nuit précédente, la voilà revenue pour un temps à l’état de veille.
Ces insomnies qui échancrent le repos ne sont pas favorables à sa fraîcheur. On lui a déjà fait remarquer qu’elle avait des cernes ; elle a vaillamment répondu par un sourire. Le lui a-t-on dit en forme de mise en garde ? Les places sont chères dans la boîte et rien ne lui donne l’assurance que son CDD arrivé à terme sera prolongé ou, le rêve, transformé en CDI. Des collègues dans la même situation représentent des rivalités potentielles quelle que soit la qualité apparente de la relation. Certaines stratégies de mise en valeur  personnelle ne lui échappent pas. Ce n’est pas son genre, elle fait comme si rien ne se passait et se concentre sur le travail. L’inquiétude la traverse parfois, aussi, lorsqu’un cadre qui l’a remarquée dès les premiers jours de son contrat,  si attentif qu’il en devient gênant, cherche à s’attarder auprès d’elle. Il la déshabille d’un regard qu’elle soutient. Elle ne peut rien contre le fait d’être mignonne et bien faite ! Elle suit sa voie. Pas d’homme dans sa vie ni dans ses rêves depuis que son copain contre toute attente l’a laissée pour une autre et qu’elle a dû payer cher en courage pour se reconstruire.
Comme elle n’a pas fermé les volets, les phares de voitures qui montent la rue le long de l’immeuble  taguent le plafond au passage. Elle s’est mise sur le dos, les lignes de sa vie lui apparaissent  plus sereinement, elle ne va pas tarder à glisser dans le demi-sommeil.


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(Mercredi)

La journée s’est passée en démarches. Lorsqu’il en parle à son frérot, de ces journées de déplacements, d’attentes, de rendez-vous, il explique l’importance  des transports auxquels il a dû rapidement s’habituer au point que désormais la traduction d’une destination en termes de trajet en bus ou métro, ou en RER si elle est lointaine, lui vient presque automatiquement. Le cadet ne connaît que la vie de province, dans ce centre de la France où prendre le train ou le car est un petit événement. Son attention soutenue est touchante. Il cherche  moins à  approcher en esprit ce monde de hâte et d’affairement qu’à partager le mieux possible les démarches de son frère. Il ne doute pas qu’il obtiendra un poste pour ensuite progresser et ne ménage pas ses encouragements. L’aîné n’exprime pas de lassitude, pas d’interrrogations sur l’avenir, ne se plaint pas. Il revient simplement sur la patience requise par la situation.        
En rentrant, sur le trottoir qu’il remontait vers chez lui, à une centaine de mètres de sa porte, on l’a appelé. Un co-stagiaire passait par là. Ils ont partagé trois semaines de sensibilisation à la rédaction de CV et à la représentation de soi dans la recherche de travail. L’ambiance n’était pas mauvaise et quelques liens se sont tissés. Après les questions croisées sur ce qu’ils deviennent et comment va leur vie, ils s’attablent à une terrasse pour dialoguer un peu plus. Le copain de stage n’est plus seul dans Paris : il vit depuis quelques semaines avec une jeune femme, chômeuse comme lui, rencontrée dans la salle d’attente d’une maison d’édition. Pour elle comme pour lui, l’entretien s’est soldé par de vagues promesses et une invitation courtoise à repasser plus tard. Leur journée a abouti au partage de la soirée, puis de la nuit dans son lit à elle. Le copain insiste pour que le frère aîné ne reste pas trop seul. C’est un bon vivant... Il lui signale que dans telle et telle rues proches on peut faire des rencontres, le soir : des rencontres non sentimentales mais qui, affirme-t-il, montrent qu’on « sait toujours s’y prendre » avec les femmes. Un peu plus tard, après qu’ils se sont séparés, le frère aîné traîne un peu dans le quartier. À la nuit tombante il reprend le chemin de son immeuble losqu’une voix l’appelle et l’entraîne dans une chambre. L’étreinte l’a  fasciné, moins par la violence vitale, compensatrice, qui s’est fait jour en lui,  le transportant vers elle, que par le vide foncier entre eux, inconnus chacun pour l’autre et qui le resteront.
...Il pousse la porte de l’immeuble et la laisse se refermer, lorsqu’une silhouette se glisse derrière lui dans la pénombre du hall aux ampoules falotes. Un bref bonsoir et ils montent l’escalier ; son pas la distance un peu ; lorsqu’il ouvre sa porte fond droite au premier, elle se dit que c’est donc à lui qu’appartient cette voix régulière, comme en train de lire, qu’elle a surprise il y a deux ou trois jours.


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(Jeudi)

Sous la pluie battante qui ramenée par les rafales s’en prend de travers aux passants, elle se hâte vers l’immeuble pour être enfin chez elle et  se laisser aller, tape
le code sur les touches moites, pousse de l’épaule la lourde porte. Replier le parapluie, regarder dans sa boîte si elle a du courrier, car elle en attend. Oui : le paquet d’une commande plus quelques lettres, dont une dans une enveloppe volumineuse, le tout saisi nerveusement, elle lira là-haut les noms des expéditeurs et verra les contenus. Monter enfin, comme pour se mettre à l’abri, et pas seulement du temps ou de la fatigue. Au travail, celui qui la regardait avec insistance, ce cadre qui ne travaille pas dans son secteur mais qu’elle sait important au sein de l’entreprise, l’a approchée au moment où, tout au bout du couloir, elle attendait près de la machine à café que se remplisse sa tasse de long sucré. La machine, pour des raisons évidentes de commodité de passage, se trouve dans un recoin  à l’écart de l’angle de vision de l’enfilade. L’homme en a profité avec la célérité d’un coutumier de la chose pour lui palper les seins puis hasarder une main à travers sa jupe. Calme et en la fixant avec un sourire concentré. Elle n’a pas réfléchi. La gifle est partie sèchement, a atteint la joue du type. Il n’a pas insisté mais a grommelé des menaces ordurières. Prudente,  elle ne s’en est confiée à personne. Elle a traîné l’épisode comme la souillure de sa journée.
Il faut qu’elle oublie à présent, qu’elle se retrouve avant d’aviser pour la suite. Au passage par le premier, le même filet de voix du fond droite. Plus sonore peut-être, plus animé, entrecoupé de quelques rires, et le volume qui semble parfois s’amplifier comme par éloquence. Elle est arrivée à sa porte. Pour ses clefs pas de problème, elles ne sont pas perdues au fond de son  sac puisqu’elle les a gardées dans la main après la boîte aux lettres. Appuyer le parapluie contre le mur, ouvrir, tout rentrer, refermer, mettre le courrier et les clefs sur la petite table du couloir. Voilà qui est fait, ça va aller mieux maintenant... Elle ôte son imper, se déchausse, un regard sur le courrier. Tiens, cette enveloppe plus grande que les autres ne s’y trouve pas. Elle a dû tomber sur le palier. Elle rouvre donc, ne la trouve pas autour du tapis de seuil, s’avance un peu vers l’escalier, ah la voilà sur la première marche. Et au moment où l’ayant saisie elle se redresse, derrière elle claque la porte. Une porte sans poignée extérieure devant  laquelle elle réalise qu’elle a tout laissé dedans, qu’elle est d’un coup privée de l’indispensable, les clefs, le sac avec le portable, jusqu’à ses chaussures. Un début de panique la paralyse, elle a froid.
Aucun bruit dans l’immeuble, comme s’il était inhabité. Quel calme... Que faire ? Elle se met à trembler, s’assoit sur une marche,  se prend la tête à deux mains,
tente de se concentrer. S’interdit de pleurer, s’efforce de réfléchir. Si l’immeuble avait un concierge... Il n’en a pas. Si quelqu’un montait... Personne. Il va falloir qu’elle sonne à une porte. Elle ne connaît aucun voisin. Calme plat dans sa tête, cette forme inattendue de désespoir. Le temps passe. Ah, le silence laisse enfin passer quelque chose d’audible... Ce filet de voix qui semble monter de si loin, mais si reconnaissable. Descendre... Elle hésite, de quoi va-t-elle avoir l’air ? Mais elle descend les marches, se retrouve devant la porte du premier fond droite. La voix à présent ne déclame pas, c’est à l’évidence un dialogue – intonations, silences, reprises, pauses plus longues – qui se déroule. Elle n’osera pas...
Elle a attendu un temps qui lui a semblé long avant d’appuyer honteusement sur la sonnette, elle a attendu pour préparer dans sa tête la phrase qu’elle va devoir sortir à toute vitesse à l’inconnu, avec en quelques  secondes  toute l’information pour qu’il réalise, intervienne, la tire du mauvais pas. Il ne vient pas ouvrir. Mais pourquoi ? s’impatiente-t-elle. Elle a froid, elle tremble toujours. Sonner, encore et encore. La voix s’est tue, on a crié que l’on venait. La porte s’est ouverte juste au moment où la minuterie s’arrêtait, et une forme s’est encadrée puis  penchée vers elle. La phrase était tout à fait prête, depuis le temps ! Elle a ouvert la bouche pour la dire. Et c’est alors qu’elle a fondu en larmes.


    *        *        *



Comme elle était faible,  il l’a portée jusqu’au canapé, a essuyé ses yeux, l’a enveloppée dans une couverture, lui a passé une paire de grosses chaussettes d’hiver.  Une tasse de café avec deux doigts de rhum lui ont fait  du bien. Il s’en est servi une aussi, pour l’accompagner. Elle a bu docilement, il lui a dit qu’après seulement elle lui dirait. Il faisait  bon dans l’appartement, elle s’est sentie revenir. Il lui a pris les mains, elles s’étaient réchauffées. Ils se sont regardés. Elle s’est sentie en  confiance.
Après les explications, un serrurier appelé par lui est venu ouvrir. Ils sont chez elle, qui va bien à présent. Il a réglé l’intervention et ne veut rien entendre malgré ses protestations. Elle tient quand même, en pouffant, à lui rendre couverture et chaussettes. Ils rient ensemble, parlent un peu de choses et d’autres en prenant soin de ne pas se gêner. Comme la soirée avance, il finit par s’excuser, il doit redescendre pour parler au téléphone, mais qu’elle n’hésite pas en cas de besoin. Avant de se séparer, ils se disent leurs prénoms. Elle se désole de ne pas savoir comment le remercier. Il répond qu’il en est de même pour lui, ce qui les fait rire à nouveau. Et comme il va passer le seuil, elle le tire par la manche et en se haussant l’embrasse sur les deux joues en lui glissant qu’il est quelqu’un de bien.


    *        *        *



(Vendredi)

Hier soir le frérot l’a appelé et est passé rapidement aux « bisous-téléphone » comme il aime dire ;  ne pouvait rester, attendu à la réunion régionale des « mal voyants », tous degrés d’atteinte confondus. Pénétré de l’importance de ces échanges, il n’en manque aucun car des projets s’y approfondissent et s’y dessinent des affinités par-delà les lenteurs inévitables. Il a déjà confié à l’aîné, voilà quelque temps, son attirance pour  une fille dont il aime la voix... Il voudrait pouvoir passer délicatement les doigts sur son visage, sûr que la beauté de ses traits le ferait trembler d’émotion.  L’aîné lui a recommandé d’y regarder à deux fois avant de s’emballer... Et le frérot de partir en éclats de rire au bout du fil, hoquetant que ni deux, ni trois ni quatre... Puis ils se sont embrassés-téléphone bien fort. Après avoir raccroché il a écrasé une larmiche en grognant contre la pollution parisienne qui fait pleurer.
Ce matin il n’a rien de bien précis à faire, pas de rendez-vous avant plusieurs jours. C’est très calme dans son agenda, autant vivre plutôt que se ronger les sangs. Il tripote les Fables de La Fontaine, le volume qu’il vient de puiser au hasard dans sa caisse de livres, retrouve et dépasse des bien connues, ...Le Renard et la Cigogne, Le Corbeau et le Renard, Le Loup devenu Berger..., ...Le Renard encore, et encore  le Loup ...,  rêve sur les gravures de Doré, tourne encore des pages...  L’Alouette et ses petits..., Le Laboureur..., voyons... La Laitière... Ah, Les Deux Pigeons. Pas lue depuis longtemps, si belle pourtant... L’absence est le plus grand des maux... Amants, gentils amants...  Le frérot voyagera-t-il  aux  rives prochaines  ?...  Pas sûr qu’il la connaisse !  Il la parcourt un peu, la reprend au début, se met à la lire à voix murmurée, attention aux rythmes, ah cette bienveillance tendre, ces mésaventures enchaînées, et ces confidences de la fin, si émouvantes ! Il va s’entraîner davantage pour une prochaine séance ; non, pour la prochaine. En avant, attention à la fin surtout, passer du circonstanciel au sentimental, et le dernier vers, c’est en suspens qu’il doit finir la fable, plein d’incertitude mais vibrant, vibrant ! Ah mon frérot, sais-tu ce que tu vas entendre ?
Oh, on a sonné. Il se tait. Il écoute. Plus rien. Il est sur le point de reprendre, mais. Mais elle ? Est-ce elle ? A-t-elle besoin de lui ? Peut-être n’ose-t-elle pas insister ? Ah, elle – ou ce quelqu’un – insiste.
Il a ouvert la porte et son regard se perd dans la confiance de celle qui lui a dit son prénom. Une hésitation les prend tous deux sur le seuil puis ils vont, main dans la main, jusqu’au canapé. Elle lui explique avoir pris sa journée pour se remettre et faire le point sur un travail qui ne va pas de soi. Elle a voulu passer lui dire bonjour, voir comment il va. Après les émotions d’hier, pas si mal, répond-il. Leurs sourires se croisent, se conjuguent, se plaisent ensemble au dessus des tasses de café. Confuse, elle le prie de l’excuser en apprenant  qu’il est chômeur. Il se réjouit qu’elle ait un travail. Mais c’est parfois compliqué, précise-t-elle. Leurs phrases parfois se superposent, se poussent, se font de la place, gardent leurs cadences distinctes et s’ajustent dans une harmonie commune. Il profite d’une pause étirée pour lui lire la fable. Elle ferme les yeux, paupières frémissantes... Et les ouvre après la fin pour le remercier puis lui demander pourquoi il lit ainsi. Est-ce pour lui seul ? « Non, c’est pour vous » lui attire un lumineux sourire. Il ajoute qu’en général c’est pour son frère cadet, en profite pour présenter un peu sa famille. Comme elle reste intriguée ou perplexe, il finit par murmurer que son frère, etc.  Il baisse la tête et le silence s’installe et redouble, mais tendrement. Quand elle met sa main dans  la sienne en lui disant que c’est si beau, il a une façon de la regarder qui, elle le ressent bien, vaut tous les remerciements. Elle lui recommande de prendre soin de lui ; ayant  à faire, elle le quitte, légère, sur deux baisers dont la diffusion bienheureuse se prolonge longtemps après son départ. 


                                                   *        *        *



(Samedi)
     
L’euphorie douce qui le réveille ne tarde pas à avouer son origine ; ah les baisers de cette fille sont donc magiques pour le mettre dans cet état ! Dès l’ouverture des magasins il ira lui choisir un splendide bouquet en demandant conseil à la fleuriste. Il n’en offre jamais, sinon à sa mère de temps en temps, parfois même en dehors des fêtes et autres dates attendues, pour le simple plaisir de lui faire une surprise. Pas de petite amie dans sa vie : quelques aventures brèves de loin en loin, à l’issue desquelles il n’en comprend pas le pourquoi. Les jolies filles ne le laissent pas indifférent mais ça ne va pas plus loin. Elle... Ça n’est pas allé plus loin... Pas encore, se surprend-il à murmurer. Ce qui se passe entre eux est si particulier. Cette sorte d’aise qui le réchauffe et le captive. Pas facile hier soir de la laisser s’en aller !
Mais il a bien fallu... et, comme pour préparer la suite des séances avec le frérot, il s’est entraîné sur deux passages de Cyrano, de Rostand, celui du nez et la scène du balcon. Il s’est amusé à forcer le ton du premier (difficile car tout le passage est déjà superbement fort ), et a rêvé d’une voix féminine pour le rôle de Roxane dans le second, en a même simulé une.
 C’était si bien qu’il recommence ce matin-là, sûr que le frérot aimera et aura des rires émus, elle aussi peut-être pourquoi pas un jour, espère-t-il.
               
Cyrano
      Mon langage jamais jusqu’ici n’est sorti
      de mon vrai cœur...

               Roxane
      Pourquoi ?

               Cyrano
      Parce que... jusqu’ici
      Je parlais à travers...

               Roxane
      Quoi ?

               Cyrano
...le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux !... Mais ce soir il me semble...
Que je vais vous parler pour la première fois

               Roxane
      C’est vrai que vous avez une tout autre voix.

      Cyrano
Oui, tout autre car dans la nuit qui me protège
J’ose être enfin moi-même, et j’ose... 

Et voilà que l’on frappe... Il devine que c’est elle.

Il s’est levé d’un bond, a ouvert, l’a prise dans ses bras en poursuivant :

Où en étais-je ?
Je ne sais... tout ceci, – pardonnez mon émoi,
C’est si délicieux... c’est si nouveau pour moi ! 

Noyé dans son regard, il s’est laissé aller à l’embrasser. Elle, non seulement l’a laissé lui donner ses baisers, mais les lui a rendus avec autant de douceur puis de fièvre.


                                                   *        *        *



... Comme certains  personnages finissent par prendre corps et cœur des mots aimants de leur auteur, et qu’elle et lui semblent être du nombre, il convient à présent de résumer les grandes lignes de leur vie ensemble, mais avec discrétion,  pour ne pas le faire indûment à leur place.
Ils se sont, dès ce jour-là, beaucoup aimés, sont allés par la suite chez sa mère à elle puis à la ferme de sa famille à lui. Sont restés à la ferme, ne retournant un peu plus tard à Paris que pour leurs affaires, rendre les clefs, prendre congé, faire quelques adieux, touner la page, revoir sa mère à elle. Elle a aimé d’emblée cette existence nouvelle active et calme, aux saveurs, au rythme de campagne. Ses insomnies ont disparu. Sa mère et son père à lui l’ont accueillie comme leur fille. Le frérot a glissé ses doigts attentifs et légers sur ses traits, après quoi il a souri, heureux pour elle et son aîné, avec l’espoir qu’ils connaîtront un jour celle dont il a récemment parcouru et aimé le visage.
Les mois ont passé ; l’épicerie du village, qui risquait de fermer, est passée sous la responsabilité de la ferme, qui y propose entre autres ses produits à la satisfaction des habitants du village et des alentours. Les parents la leur ont confiée. Ils s’y débrouillent à trois,  chacun selon ses capacités et talents. Ils s’attachent à la rendre accueillante et prospère. Dans quelque temps ce sera à quatre, lorsque la fiancée du frérot viendra vivre avec lui.
Un soir après le travail, dialogue détendu, petits essais de rôles ponctués de rires pour un autre passage de Cyrano. Elle pose soudain une main sur son ventre et leur dit de joindre les leurs. Sans besoin de voir, trois mains délicates découvrent celle ou celui qui s’est mis à bouger, et qui le temps venu  grandira puis jouera dans leurs jambes.

 



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