SUR LE PONT, Nouvelles



LE SOUS-MARIN

Se rappelait-il seulement où et quand il l’avait déniché pour Ralph ? Comme souvent sans doute bien en avance, en profitant d'une sortie en ville, soucieux de ne pas dépasser une fois de plus une date d'anniversaire – ce défaut de ponctualité qui, parfois inversé, pouvait aussi lui faire  anticiper l'échéance, une autre façon d’offrir à contre-temps.
À fouiller dans sa mémoire, la circonstance se précisait. C’était  quelques semaines avant les dix-sept ans de Ralph, à l'occasion de courses ou de démarches  dans les rues du centre ville. Il s’était  arrêté devant une discrète vitrine de miniatures en plastique, fer ou bois à monter soi-même par collage ou emboîtage. Dans son encombrement  d'avions, bateaux et automobiles de marque rutilants (quelques modèles montés étaient mis en évidence pour attirer le chaland),  il avait observé sur une assez grande boîte la photo d’un sous-marin gris mat à l’élégant fuselage.
Enfant, il avait eu sa période Dinky Toys, puis celle des maquettes d'avions en plastique ; un peu plus tard il était passé à ceux en balsa avec un élastique à tourner  faisant office de moteur.  Les bâtiments de mer l’avaient ensuite attiré. Il allait parfois chez un copain de jeux qui transformait sa baignoire en plan d’évolution et de batailles navales pour croiseurs, cuirassés, baptyscaphes et autres submersibles d’échelle minuscule.
Luc était entré et avait arrêté son choix sur le sous-marin de la vitrine, encore plus motivé dès lors que le vendeur lui avait fait remarquer le nom, "Casabianca" : il s'agissait d’un modèle réduit de l'unité de la Marine de guerre française dont adolescent il avait lu l'épopée combattante contre le nazisme. De retour à Saint-Léan, après avoir déposé bien à plat le paquet-cadeau au-dessus de la haute bibliotèque du couloir, il avait noté la date de remise sur le carnet qui ne le quittait pas et  informé  sa femme de ce qu'il venait de faire. Laura approuva de quelques mots brefs. Lui n'y pensa plus entre-temps.
L'anniversaire de Ralph fut célébré  avec la festivité attendue, familiale et  amicale. Des camarades du lycée, comme lui élèves de première, avaient tenu à répondre à l'invitation avec leurs cadeaux. Ses frères et sœurs (il était l'aîné de cinq) restèrent un bon moment, ne partant jouer chez des voisins qu'en fin de journée. L'après-midi se passa dans la maison en cercles animés  autour des nombreux paquets déballés et de l'inévitable gâteau hérissé de bougies, cercles débordant même sur la terrasse et le jardin (rires, gesticulations, jeux) malgré le froid piquant de janvier. Luc et Laura furent de la fête bien sûr, à la fois présents et assez discrets pour laisser les jeunes à leurs libres échanges.  Vers six ou sept heures, ce furent les départs ; tous étaient ravis de s'être retrouvés autour de Ralph et le lui dirent.
En refermant le portillon du jardin sur le dernier à sortir pendant que Ralph s'occupait dans sa chambre, Luc se surprit à revenir sur une impression bizarre. S'il était apparu prévisible et naturel que ces heures passées ensemble tournent autour de Ralph, objet de l'attention et de l'affection générale, celui-ci avait comme à son insu accentué la chose par une sorte de passivité certes réjouie d'apparence mais pour ainsi dire muette. Point de convergence collective, sa position centrale était statique et rentrée, ce qui avait mis Luc vaguement mal à l'aise en dépit de la gentillesse souriante et des velléités d'humour de son fils. Il remontait vers la maison sans vouloir y accorder d’importance lorsqu'il s'avisa, consterné,  que le sous-marin était resté sur le haut de la bibliothèque.
Laura voulut l’apaiser dès qu'il le lui dit. On était samedi, le dîner pouvait attendre. Malgré l'absence de ses frères et sœurs (une fratrie de ce nombre n'est pas toujours aisée à rassembler et ils avaient la permission du soir d'un milieu de week-end), on pouvait prolonger à trois le plaisir, combler Ralph par la surprise d'un cadeau supplémentaire. Luc abrégea en se déclarant aussitôt d’accord.  Ils appelèrent leur fils. L’objet inattendu fut donc offert. Les précisions sobres de Luc suscitèrent les sourires appliqués du fils et quelques paroles de reconnaissance. Bientôt, caressant la boîte, Ralph s’excusa : il allait dans sa chambre entreprendre le montage qui lui semblait assez facile. Il avait hâte de contempler le sous-marin assemblé et ne manquerait pas de revenir le leur montrer. Son père le regarda qui s’éloignait lentement.
Ralph fut donc laissé à lui-même et à son cadeau, Laura et Luc vaquant à leurs occupations respectives. Au fil des années communes ils avaient aimé de plus en plus mener des activités distinctes dans la spacieuse cuisine-salle à manger au calme ponctué de leurs gestes prosaïques et du tac-toc de la haute horloge. Laura glissait parfois dans le vieux magnéto portable une cassette de musique classique. Le filet sonore les désangoissait des intervalles morts que la parole de tendresse conjugale (ils le savaient assez pour ne plus avoir à se le dire) ne viendrait plus habiter. Elle choisit ce soir-là des suites pour luth de Bach. Ils passèrent plus d'une heure, elle à la préparation du dîner, lui à l’aider puis à la mise à jour de quelques-unes de ses notes qui traînaient en attente de carnet sur un coin du buffet.
…Les trois plus jeunes enfants étaient à présent de retour dans leurs chambres, le plancher de l’étage transmettait assourdi le bruit de leurs pas. La sœur cadette de Ralph téléphona de chez une amie qui l'invitait pour la nuit et obtint l'autorisation sans difficulté.
L'heure du dîner arriva. Luc actionna la clochette du hall et bientôt la table mise réunit adultes et jeunes – à l'exception de Ralph qui tardait à se montrer malgré les rappels. À la fin Luc se décida et alla le chercher dans sa chambre, dont la porte était restée ouverte.  C'est de dos qu'il le vit d’abord, assis sur le lit, tourné vers la fenêtre, un peu incliné. Il comprit en approchant  qu'il se penchait sur la maquette. Ralph la contemplait, immobile. Elle était posée en équilibre sur ses genoux. Une double perception frappa Luc ; elle n'allait plus jamais le quitter. Celle à la fois du profil perdu de Ralph, ses traits fins effleurés d'un sourire songeur et presque contemplatif, et du sous-marin aux pièces assemblées, scellées par la colle dont les débordements scintillaient  sous la  lumière  électrique. Au contentement que son fils ait monté l’objet nautique  succéda la déroute. Plus d’attention l'obligea en effet à constater que le sous-marin se présentait sens dessus-dessous, sans conformité ni ordre, sans logique plastique ni raison fonctionnelle, absurdement donc, l'hélice de côté vers le nez, le périscope sous la quille, les ailettes disposées sans symétrie et la partie haute fixée à l'oblique. Des éléments du tablier se chevauchaient en clins au lieu de se joindre bord à bord. Un bref sursaut intrigué lui vint en s’apercevant que ce tarabiscotage présentait contre toute attente, certes à grand renfort de colle, une sorte d’élégance déjetée. Puis ce fut le déclic de conscience, suivi aussitôt de la vague sombre dès qu'il put lire dans ce montage  la traduction  du trouble de son fils.
         Le temps s'évasa en lui rétrospectivement. Les indices de la dégradation mentale de Ralph revinrent à sa mémoire en film à séquences.  Indices d’abord sournois plus d’un  an  auparavant, vagues, espacés, puis identifiables et récurrents. Silences suspendus au milieu de phrases, absences comme songeuses, velléités d’affirmations illogiques suivies de bredouillements inaudibles, poussées exaltées, abattements, et cette tendance à beaucoup dormir, réveils épuisés qui lui faisaient manquer des cours. Sa gentillesse de toujours se muait par pics en surtension énigmatique. Lui, le père, par une sorte de sourde résistante inconsciente, n'avait pas pu, pas su ou voulu voir, encouragé dans ce sens par l'optimisme systématique, surfait, de Laura. Tous deux imputaient ce mal-être à l’adolescence. Mais non. C'était donc tout autre chose, c’était ça. La folie rampe et peu à peu s'installe, gommée assidûment par le regard de tous et de chacun, puis une fois bien chez elle, ayant  établi ses quartiers, elle devient peu à peu irrésistible  et se déclare. On a laissé passer des occasions de la prévenir. On ne sait pas comment la combattre. D’autres le feront, dont on espèrera lumières et réconfort pour le fils, la fratrie, le couple dépassé.
Ralph se tourna vers lui lentement. En souriant avec finesse, à longues phrases traversées d’incohérences,  il lui expliquait le pourquoi de cette pièce ici et de cette autre là, passait en revue la disposition de l’ensemble, soulignait les insuffisances du  guide de montage, vantait les améliorations apportées, s'étonnait  de l’étonnement de son père. Son beau front aux lignes surtendues, ses gestes fiévreux démentaient la sérénité affectée, maladive, de ses paroles. Il se tut soudain, comme prostré, fixant le sous-marin. Luc pensait à toute vitesse en proportion inverse de l'accablement qui le clouait. Il en savait assez pour ne pas tenter le dialogue ni pour alerter Laura, laquelle nécessairement ferait la même constatation, mais  avec encore plus de saisissement, après en avoir fini de conjurer l’évidence par ses dénégations protectrices. Laura dont usure après usure il ne supportait  plus les apaisements forcés sans pour autant – là était le plus grave – trouver le courage de passer aux initiatives.
Elle et les enfants devaient commencer à se demander ce qui les retardait, allaient peut-être les rejoindre dans la chambre. Non, pas cela. Il ne voulait pas. Plus tard. Il tendit la main, toucha timidement  l'épaule de son fils à défaut d’oser le serrer contre lui, sortit de la pièce les bras ballants, hésita, honteux et faible,  dans le couloir. Il   finit par enfiler son blouson et sortit vers le fond du jardin. Lorsque sa femme le retrouva près de la clôture, immobile, les yeux embués, précisa-t-il, par le froid plus intense du soir, il déclara s’appliquer à compter les jeunes buissons plantés en haie qui en grandissant combleraient leurs intervalles, formeraient un rideau souple que le vent ferait onduler.



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