D'AUTRES BORDS, Lafon Marie-Hélène

                                 
                  

CECI EST MON CORPS

(…)
Double  truchement et tamis du corps ; le monde est tamisé par mon corps avant, mille ans avant d’avoir commencé à écrire, avant même d’en avoir eu le désir sans nom au moment de l’entrée au CP et de l’apprentissage du rudiment, puisqu’on ne saurait être, je ne saurais être au monde autrement qu’avec le corps, en corps à corps ; et après, après et pendant le travail d’écriture, le recours au tamis s’impose avec  la lecture à voix haute qui m’a été nécessaire dès Liturgie, le tout premier texte écrit à l’automne 1996 ; nécessaire pour ajuster la chose, phrase à phrase, mot à mot, le corps dans l’écriture et le corps à corps dans l’écriture, c’est aussi cet exercice crucial et charnel de la lecture à voix haute. Je ne sais rien faire d’autre pour ajuster le tir verbal que dire et lire à voix haute, recommencer, relire et redire, et donc émettre le texte par le corps, avec lui, soumettre le texte au risque de l’air, de sa densité, le tendre, le pousser, l’ériger, le respirer, le humer, l’expectorer. Il faudrait écrire extrailler qui serait tellement meilleur qu’extraire parce qu’il dirait aussi les entrailles, les entrailles susmentionnées, les mariales et les autres, les miennes aussi, d’où  ça sort et d’où ça monte, puisque cette respiration-là, celle des textes, comme celle du chant, part du ventre, et monte, prenant tout le corps, le mettant en jeu et en branle, le traversant littéralement, d’où le tamis, qui suppose aussi du geste, un ébranlement, un recommencement, une ténacité.
Le tamis du corps ne suffit pas, il faut dire le tamis des corps, parce que le corps du lecteur est aussi en jeu ; la phrase est tendue et travaillée pour lui rentrer dedans, pour rentrer dans les lecteurs, leur faire perdre et chercher, perdre ou chercher, rechercher, recouvrer leur respiration, et leur souffle. La phrase est faite pour leur passer dessus, au travers, pour les caresser  pour les broyer les caresser les consoler les acculer les empoigner les débusquer les pousser  dans leurs retranchements les plus embroussaillés les consoler les caresser. La phrase est faite pour danser.


Marie-Hélène Lafon
Chantiers, pp. 36-37
Ed. des Busclats, 2015

                     https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-H%C3%A9l%C3%A8ne_Lafon


                        

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