QUAND JE SERAI GRANDE
La petite fille a refermé
sur elle la porte de la remise – plafonds hauts, vaste espace que quelques meubles et objets ne suffisent
pas à encombrer.
Elle est contente, très.
Seule avec le vélo qu’elle a sorti de derrière une cloison. Content, lui aussi
doit l’être : il ne quitte son demi-sommeil que lorsque la petite fille
vient le voir.
L’enfant le tient par le
guidon. Elle a vérifié la sonnette, caressé la selle, fait tourner doucement
une pédale. Tout est bien. À présent elle recule un peu jusqu’à une lampe
électrique accrochée à un mur, l’allume et se retourne. Le large faisceau
projette l’ombre agrandie de l’enfant et de la machine contre la cloison. Le
pan de sa jupe s’y balance encore un
moment après que l’enfant s’immobilise.
En regardant le mur-écran
elle se voit plus tard, quand elle pédalera sur la route. Elle se contemple
déjà grande. Ses yeux rêveusement se
ferment.
C’est il y a deux ans. Le
vélo à la main elle est sortie de la maison, une maison en briques au toit
d’ardoises, assez éloignée de la petite ville, entourée d’un petit jardin au bout de cet écart de hameau près duquel la
route braque en virage dangereux.
Dangereux, Papa et Maman
ont souvent prononcé le mot. Ils n’en ont pas dit davantage. Leurs regards
chaque fois se sont croisés.
Elle est sortie de la
maison et du jardin, toute fière sur la
route, et se rend bientôt compte qu’elle ne peut pas monter sur le vélo. C’est
celui de sa grande sœur, il est haut. Alors elle avance encore de quelques
dizaines de mètres en le tenant. Mais une roue frotte contre un pied, ce pied
heurte l’autre et c’est la chute. Elle se relève, redresse le vélo et en pleurant retourne à la maison.
Maman qui l’entend se précipite et Papa, quittant
l’arrière du jardin, accourt aussitôt après. Maman lève les bras au ciel en
criant. Papa prend la petite dans ses bras, appuie le vélo contre le grillage. Dans la grande
cuisine où ils se sont assis, Papa la gardant sur ses genoux, ils la grondent. Lui expliquent que c’était
dangereux. Qu’ils ont eu très peur pour elle. Qu’il ne faut pas. Maman pleure
presque et les yeux de Papa luisent étrangement. L’enfant ne s’est pas fait mal
mais, toute retournée de les voir ainsi, elle sanglote, les embrasse, demande
pardon en hoquetant. Promet de ne jamais plus le faire. Pleure et promet
encore. Papa insiste. La grande sœur n’était jamais sortie comme ça, à son âge,
sur la route. Seulement plus tard. Il
la regarde fixement, et l’enfant capte une peine profonde qui ne se rapporte
pas à elle, mais à son aînée. Maman lui
caresse la joue, l’embrasse. Seulement
quand tu seras grande,
répètent les parents. Et l’enfant :
Seulement quand je serai grande.
Sa grande sœur est morte
trois ans avant qu’elle-même vienne au monde. Bien que ne l’ayant pas connue, elle s’est imprégnée de cette
présence disparue à travers des façons de dire ou des silences de Papa et
Maman, certaines fois où ils en parlent entre eux ou avec elle. Les parents
prénomment rarement l’aînée devant l’enfant. Ils disent Elle et c’est suivi de
verbes au passé, naturellement. Ils ne
s’étendent guère. Leur laconisme a très tôt alerté la petite, attentive à ne
rien perdre des minces informations contenues dans les échanges. Obscurément,
son désir de savoir identifie aussi dans cette retenue le refus ou
l’impossibilité d’en dire davantage. Avec le temps, le portrait de la grande
sœur, en grandes lignes et en creux, a pris place dans sa tête. Elle est au
courant de quelques circonstances de sa vie, d’habitudes, de similitudes entre
elles, comme la sagesse à la maison et à l’école, la réserve et le goût pour la
rêverie… Quand elle peut se retrouver seule au salon, elle se place devant une
des seules photos de son aînée – dans le jardin
en fleurs, un sourire esquissé, légèrement penchée, tenant son vélo à la
main – et, le regard fixé sur elle, elle se, et lui récite en désordre ce
qu’elle sait. Mais quand elle en arrive à la fin de cette vie trop tôt partie,
elle ne peut que dire à quel âge. Jamais les parents ne lui ont appris les
circonstances du décès.
On est deux ans plus tard,
la date de son anniversaire approche. La petite fille n’en est plus exactement
une, elle s’est transformée. Plus haute, toujours mince mais avec des ébauches de courbes,
souvent plus pensive aussi. Toujours obéissante et discrète à la maison, affectueuse
avec Papa et Maman, et aussi attentive, travailleuse, discrètement active en
classe. Tous sont fiers d’elle.
Elle garde l’habitude, le
rite même, de la photo dans le salon et
du vélo dans la remise.
Seulement quand je serai grande,
Seulement quand je serai grande,
…
récite-t-elle sans se
lasser, chantonnant un peu comme pour une mélopée, le vélo à la main, le regard
vers leurs ombres amplifiées, songeuse, attentive au léger flottement de sa
jupe sur la cloison.
Devant la photo en pied de l’aînée, il lui arrive de ne plus
parler à voix haute mais de se sentir de plus en plus proche par le silence qui
les unit.
La nuit, elle rêve assez
souvent. Avant-hier par exemple, elle était à vélo sur la route, ivre de
vitesse et de vent, poursuivie. Des garçons de l’école, a-t-elle cru reconnaître.
L’un d’eux a posé une main sur la selle.
Mais elle s’était mise en danseuse et les a semés. Elle avait peur, et elle
aimait. Une fois précédente, une voiture a surgi au moment où elle se déportait
sur la gauche par distraction. La voiture a ralenti en douceur, la conductrice
lui sourirait.
Quel cadeau
voudrait-elle ?
Le vélo de sa sœur et le
droit de pédaler sur la route, a-t-elle aussitôt répondu.
Papa et Maman se sont
regardés, plus d’une seconde. Un signe de tête de Papa, approuvé par Maman. La
décision est venue doucement : le vélo sera désormais à elle, et pour les
vacances d’été, dans quelques mois à peine, elle pourra pédaler. Seulement avec beaucoup de prudence, a
ajouté Maman en tremblant de la voix. La fille,
le cœur bondissant, a couvert de baisers ses parents.
Au soir du même jour,
c’est le rite du vélo dans la remise. Un grand moment de rite. Plus fort que
jamais. Elle rit en silence. Elle pleure à moitié. Elle a allumé la lampe en
psalmodiant
Seulement quand je serai grande…
Elle se contemple, elle et
le vélo, bien campés, agrandis sur la cloison. Elle se balance un peu pour voir
le pan de sa jupe flotter un moment.
Elle actionne la sonnette,
serre le frein, se met sur la selle, la pointe d’un pied au sol gardant l’équilibre.
Elle chantonne à présent,
en jouant des habituelles intonations,
Seulement quand je serai grande,
Seulement quand je serai grande !
Seulement quand je serai grande ?
Seulement quand je serai grande…
Cela dure un peu, puis,
comme chaque fois, elle ferme les yeux et se contemple pédalant d’ici quelques
mois.
Elle se voit et voit aussi
sa sœur confondue dans le bonheur qui approche.
Une joie brûlante la
parcourt.
Une sorte d’énergie
réparatrice, ardente et presque douloureuse
aussi.
Elle découvre mieux qu’elle
a longtemps attendu. Que c’était bien dur.
Que beaucoup de patience
lui a été demandée.
Elle n’a pas de regret,
d’amertume, de rancœur.
L’anticipation fébrile de
la promesse accomplie la transporte.
Toujours assise sur la
selle et s’équilibrant d’un pied, elle reprend sans ordre son incantation.
Seulement quand je serai grande ?
Seulement quand je serai grande !
Seulement quand je serai grande.
Seulement quand je serai grande…
Elle a mis sa main droite
sur sa hanche, l’autre main restant sur le guidon. Sur la cloison, l’ombre géante de son coude
lui donne un air décidé, affirmé, conquérant.
Elle se dresse à présent.
Dominatrice, elle voit déjà la route, virage dangereux compris, filer
obéissante sous les roues.
Oh oui, comme c’était
long. Presque interminable !
Seulement, bientôt…
Seulement, quand je serai
grande…
Et les nouvelles
inflexions qui lui viennent, virgules inattendues, clés menues pour ouvrir des
possibles, l’exaltent encore plus, la tournent :
Seulement, quand je serai grande,
Seulement, quand je serai grande !!!
Seulement, quand je serai grande…
Seulement, quand je serai grande !!!...
Ses battements de cœur et
les appels d’ailleurs engouffrés sous ses paupières prolongent les débuts de phrases à l’envi
répétés.
Des mots seuls n’y parviendraient pas.
Cette nouvelle, conjointement avec la
photo d’Agnès Delrieu à laquelle elle emprunte son titre et en regard de
laquelle je l'ai écrite, a été publiée en 2015 dans la revue Le Capital des
Mots.
http://agnesdelrieu.wixsite.com/angiedelsur
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