Je ne sais
combien d’âmes j’ai
Je ne sais combien d’âmes j’ai.
À tout moment j’en ai changé.
Toujours à mes yeux étranger.
Jamais vu, et jamais trouvé.
Moi si vivant, je n’ai que l'âme.
Qui a l'âme n’a pas de calme.
Qui voit n’est rien que ce qu’il voit
Et qui ressent n’est pas lui-même.
Attentif à moi et autour,
Je deviens eux et non pas moi.
Chaque moi, j’en rêve ou le désire
Et il en naît sans être moi.
Je ne suis que ma propre image ;
Je suis témoin de mon passage,
Changeant, mobile et solitaire
Et ne sais me sentir présent.
Aussi, étranger, je parcours
Comme des pages qui je suis.
Je ne prévois aucune suite,
Ce qui précède, je l’oublie.
Je note en marge des lectures
Ce que j’estime avoir saisi.
« Était-ce moi ? » dis-je à relire.
Dieu le sait, puisqu’ il l’a écrit.
Fernando Pessoa, 1930
(Trad. Cl.G.
S.)
Les tourments existentiels et métaphysiques de Pessoa, qui induisent une posture littéraire sans
équivalent, traversent toute son œuvre de façon récurrente et protéiforme. On
peut donc les approcher dans la plupart de ses poèmes, mais aussi dans son
Livre de l’intranquillité (Livro do desassossego), en prose. Cet ouvrage est
souvent considéré comme l'un des quelques chefs-d’œuvre de la littérature moderne.
« Le Livre de l’intranquillité est le récit du désenchantement
du monde, la chronique suprême de la dérision et de la sagesse mais aussi de
l’affirmation que la vie n’est rien si l’art ne vient lui donner un sens.
L’art, ici même, est poussé à son paroxysme. » (François Busnel, Le
Magazine littéraire,
mars 2000)
Não
sei quantas almas tenho
Não sei quantas almas tenho.
Cada momento mudei.
Continuamente me estranho.
Cada momento mudei.
Continuamente me estranho.
Nunca me vi nem achei.
De tanto ser, só tenho alma.
Quem tem alma não tem calma.
Quem vê é só o que vê,
De tanto ser, só tenho alma.
Quem tem alma não tem calma.
Quem vê é só o que vê,
Quem sente não é quem é.
Atento ao que sou e vejo,
Torno-me eles e não eu,
Cada meu sonho ou desejo
É do que nasce e não meu.
Sou minha propia imagen ;
Assisto à minha passagem,
Diverso, móbil e só,
Não sei sentir-me onde estou.
Por isso,
alheio, vou lendo
Como páginas, meu ser.
O que segue não prevendo,
O que passou a esquecer.
Noto à margem do que li
O que julguei que senti.
Releio e digo: “Fui eu?”
Deus sabe, porque o escreveu.
Como páginas, meu ser.
O que segue não prevendo,
O que passou a esquecer.
Noto à margem do que li
O que julguei que senti.
Releio e digo: “Fui eu?”
Deus sabe, porque o escreveu.
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