IX
Reste où tu es
N’enjambe pas l’enceinte
Laisse mûrir et venir à toi un à un
ces ingrédients rares
qui vont de proche en proche
composer la texture de l’instant
Ne quitte pas des yeux l’étoile
que tu viens de dessiner
avec ta maladresse proverbiale
derrière la toile du ciel
Arrange-toi pour qu’un tapis somptueux
recueille les feuilles mortes sous ta fenêtre
Fais accourir du faîte d’un minaret de Fès
une cigogne et sa couvée
et place-les dans un nid confortable
sur le toit de l’immeuble d’en face
Exhume un souvenir précieux
de ta vie antérieure entre quatre murs
celui par exemple de l’hirondelle acrobate
remplissant à elle seule de ses pépiements
la cour de la promenade
terrassant ainsi l’exil et ses commanditaires
Tâte sur les parois de tes artères
le noyau de dissidence qui n’a jamais lâché prise
Multiplie les pains des images heureuses
Évite de faire le tri dans le flux bouillonnant
de tes évidences intimes
Laisse-toi porter par l’instinct
que tu as rougi au feu
et forgé depuis des lustres
sur l’enclume de la page
Fais confiance à la brassée des mots
que tu as patiemment élevés
et qui viendront les premiers
se jeter dans tes bras.
(dans la partie Lettres de l’absent)
* * *
Tu marcheras discrètement
parmi les hommes
sans préalable d’horizon
Tes pas savent ce qu’ils font
Ils déplacent ton regard avec clairvoyance
t’invitent à la digression
la distraction féconde
et se réjouissent de la profusion
de tes transports
La solitude n’est plus de mise
Tu circules parmi tes semblables
et dans ta marche reconnaissante
ce sont des bouffées de joie que tu reçois
du simple fait de leur existence
(dans la partie Écris la vie)
Abdellatif Laâbi
Écris la vie
(La Différence,
2005)
http://www.laabi.net/
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire