Ouvrages en attente d’édition
Assise
Texte en
regard de la photo n° 4 d’Agnès Delrieu dans le cadre du projet L’Œil & l’Encre.
http://agnesdelrieu.wixsite.com/loeiletlencre. Voir la
présentation du projet dans Escales, Blogs, L’Œil & l’Encre.
Assise
Sa
réputation de femme positive et même entreprenante n’était plus à faire, on
vantait son opiniâtreté quotidienne jusqu’à se reposer sur elle par ce lâche
alibi auquel se ramènent souvent les louanges, et personne ne s’étonnait
d’inférer ou d’apprendre que de nouveau elle se levait bien avant le réveil des
autres et se retirait très tard après l’extinction des voix et des menus bruits
de l’avant-nuit.
Pourtant,
si considérée et même implicitement remerciée qu’elle se sût, sa conscience
intime lui rappelait, avec un effet de
satisfaction presque amer, que cette reconnaissance resterait à la surface de
celle qu’elle n’avait jamais cessé d’être.
En
deçà et au-delà des extrémités des jours, enveloppée de solitude, par tout
temps et quelle que fût sa fatigue, sortant sur la terrasse arquée qui donnait
sur la courbe du fleuve, elle s’asseyait. Lorsqu’il pleuvait le large auvent de
verre l’abritait. Par pauses, un peu comme dans leur élément les plongeurs,
elle tendait à respirer avec la lenteur supposée d’une plante et à trouver une
immobilité minérale. La masse de son corps se faisait d’abord sentir plus
lourdement, pesanteur concentrant toute son attention avant ou après la
distraction sensible du quotidien. Elle ne s’en défendait pas mais, au contraire,
recevait volontiers ce qui s’apparentait à la mise en place d’une assise dont,
sous l’imposition première, elle devinait le sens de préparation à l’ouverture.
Et cela durait.
Longtemps
comme interdite, en suspens, elle passait très lentement à la perception d’un
dedans insoupçonné des apparences. Peu à peu, capter la subtilité des parfums
et des sons, les discrets enchaînements à l’œuvre autour d’elle, devenait
facile et léger. Légère, elle s’y orientait et s’y oubliait de plus en plus, de
mieux en mieux, gardant ouverts ses yeux qu’elle aurait pu aussi bien fermer.
Ouverts, ils étaient clos sur ce quelque chose en elle qui avait tant fonctionné ou allait le faire
; fermés, ils lui auraient permis également de voir la face cachée d’un temps
qui n’était plus celui de la montre. Idées, sentiments, représentations
s’évanouissaient. Son regard ne distinguait, n’embrassait, ne retenait plus les
choses. Les éléments, les mouvements, leurs suites, présences conjuguées à sa
présence ici même et nulle part ailleurs, prenaient possession du vide
acquiesçant qui en elle jubilait presque de les recevoir.
Les
friselis scintillants sur la nappe du fleuve, préambule à quelque émergence ou
frissons attardés d’une fuite irrepérable, elle ne savait ; la grande terre
sombre, allongée, dépassant les signes de bienveillance et de menace ; les
tons irrigués de nuances d’un ciel transpercé de lames nuageuses, indescriptible
par des mots ; les quelques rares signaux allumés déjà ou encore, accrochés çà et là au
bonheur des reflets ou par intention humaine, tout cela et les harmonies qui,
l’unissant, faisaient du paysage mieux qu’un tableau, tout cela la pénétrait,
la portait, l’introduisait à des états dont elle n’aurait pu parler, mais
qu’après ces longues heures ravies au monde elle conservait rutilants dans sa
mémoire, armes aux éclats de lumière et d’ombre la sauvegardant de l’usure des
obligations, de l’épaisseur d’ingratitudes traversées. De jour le sommeil pouvait lui manquer,
d’avance elle le donnait contre la précieuse veille.
Il lui
arrivait sans mot dire de remercier, de s’abîmer, de se perdre et d’être
aiguillée, de tenter à nouveau un retour de gratitude, si gauche fût-il, et
sans jamais savoir vers qui, pour répondre à la gratification. Mais non, le plus souvent se tenir là,
présente et comme exposée, suffisait à la plénitude. C’était plus que la joie,
du moins que celle que l’existence au fil des semaines et des mois pouvait
jusque là lui offrir. Une paix puissante et si douce exténuait sa
tristesse, gonflait de courants calmes
et sourds la palpitation de son cœur, lui murmurait le début d’un secret
qu’elle ne voulait pas connaître, surtout pas, du moment qu’il l’habitait.
Un
jour d’avril, une ou deux heures avant l’aube, le sommeil inhabituellement quitta
Mathias. Ayant quitté sa chambre, il arpenta la maison silencieuse. Se
retrouvant un peu plus tard sur la terrasse, il l’aperçut sur une chaise, de
dos, les mains sur les genoux, loin dans des pensées qui selon le visage qu’il
devinait dans la pénombre n’étaient plus celles du courant des heures. Il
s’approcha de côté, un peu en arrière.
Il
s’arrêta aux premiers mots de la phrase qu’il cherchait à lui adresser. Elle
tourna la tête vers lui sans aller jusqu’à le regarder, mais lui permettant
ainsi de mieux voir son visage. L’impression fut si forte que Mathias ne put
poursuivre. Comme il se retirait, près de passer la porte-fenêtre, il reçut,
presque de profil perdu, un indéfinissable regard de chat-tigre au fond de la
sévérité duquel s’esquissait un sourire. Il crut relire plusieurs fois ce
sourire par la suite, la croisant au hasard des allées et venues. Il ne voulut
jamais s’en ouvrir à quiconque.
(Texte légèrement remanié
par rapport à l’original paru dans le blog L'Œil & l'Encre.)
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