D'AUTRES BORDS, Aymé Marcel


 
 Un extrait de son roman La Vouivre


(Arsène, jeune fils de ferme travailleur, réservé, rencontre un jour la Vouivre, créature des légendes jurassiennes, belle fille immortelle qui  aime se baigner nue dans les étangs. Belle, sensuelle, dangereuse aussi : chercher à s’emparer du rubis qu’elle laisse sur ses vêtements dans l’herbe à la portée des passants  signifierait la mort car elle a pouvoir sur les vipères, qui tueraient le voleur. Attiré par elle mais indifférent au rubis, Arsène devient son amant tout en gardant sa vie de ferme, ses incertitudes et ses tourments.)


Arsène allait au hasard des sentiers, sans but, et la grande solitude des bois n’apaisait pas sa souffrance. Il lui semblait au contraire que le mal creusait en lui plus profondément. Il marchait depuis une demi-heure lorsqu’il vit la Vouivre surgir d’un taillis et la rencontre lui fit un plaisir sensible. Depuis son retour à Vaux-le-Dévers, c’était leur premier contact. Plusieurs fois, il l’avait aperçue rôdant avec précaution aux abords de la ferme, mais elle n’avait pas encore osé, semblait-il, lui imposer sa présence. Arsène n’avait presque plus de rancune et dans l’instant, il l’oubliait.
— Je suis revenue, dit la Vouivre. J’ai été dans la montagne, mais je n’avais de goût à rien. Je regrettais ce que je t’ai dit à propos de Beuillat*.
Arsène fit signe qu’il n’y pensait plus.
— Tu as pu croire que je méprisais tout ce qui est de la vie des hommes. Pourtant, c’est le contraire. Je voudrais vous connaître mieux. Moi, qui ai vu apparaître les premiers hommes dans le Jura et se succéder des milliers de générations, tu penseras peut-être que je les connais mieux que personne. La vérité, c’est que vous m’avez toujours étonnée. Il y a dans vos têtes quelque chose qui n’est pas dans la mienne, quelque chose que je sentais déjà chez les hommes des cavernes, et je voudrais bien savoir quoi. Quand je suis avec toi, j’attends toujours que tu me l’apprennes.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire, mais je croirais assez que tu te fais des idées. En tout cas, si je pouvais te montrer le dedans de ma tête, je ne choisirais pas de le faire aujourd’hui. Je suis dans des ennuis qui brouillent tout. J’entre dans des mauvais jours. Je suis malheureux comme personne.
Ils s’étaient assis côte à côte au bord du sentier, adossés au tronc d’un gros chêne. Arsène eut honte d’avoir laissé échapper des paroles qui pouvaient passer pour une plainte. Rencontrant le regard de la Vouivre, il ajouta :
— Sûrement que toi, tu ne dois pas être heureuse non plus.
Elle ne dit ni oui ni non, elle ne savait pas. L’effort de réflexion où elle s’absorbait lui donnait un air borné. Arsène la regardait avec un peu de compassion.
— Ce qui me fait dire ça, c’est de penser à ce que disait ma mère. C’était l’après-midi du 15 août. Il y avait des gens à la maison et on s’est mis à parler de Beuillat, et de toi aussi, bien sûr. Ma mère tricotait une chaussette en causant et je l’entends qui dit : « La Vouivre, je ne voudrais pas être d’elle. Une fille qui ne meurt pas, ce n’est pas à faire envie ; quand on est de faire une chose, si on n’en voit pas venir le bout, on ne sait pas ce qu’on fait et on ne fait autant dire rien. »
Une expression de curiosité un peu inquiète anima les yeux verts de la Vouivre. Arsène poursuivit, plutôt pour lui-même que pour elle.
— Et moi, je me pensais qu’elle avait raison. Je la regardais qui tricotait sa chaussette. Je me disais que si elle n’avait pas eu déjà dans l’idée ce que serait le bout de la chaussette, son travail n’aurait pas ressemblé à grand-chose. Je me disais aussi que la vie, c’est pareil ; que pour bien la mener, il faut penser à la fin.
— C’est des idées de curé, murmura la Vouivre. Vous y pensez souvent, vous autres, à la mort ?
— Encore assez, dit Arsène après un temps de réflexion. Je crois qu’on y pense tout le temps, même quand on n’y pense pas. C’est peut-être ça qui se trouve dans nos têtes, comme tu dis, et qui n’est pas dans la tienne. Je croirais même que ceux qui savent le mieux y penser, à la mort, c’est ceux qui savent le mieux faire leur vie aussi et ranger tout ce qu’il y a dedans.
Arsène se tut. Il se souvenait de Beuillat qui était allé à la mort si légèrement, sans avoir été capable de l’envisager. Se tournant vers la Vouivre, il la vit préoccupée, l’air troublé, et il se prit à l’envier. Il pensait à cette souffrance vive avec laquelle il allait se retrouver seul et qui ne serait peut-être rien, s’il avait, lui aussi, l’éternité devant lui. De son côté, la Vouivre rêvait à son destin uni et informe dont elle ne disposerait jamais. Il lui semblait avec évidence qu’Arsène fût maître du sien comme l’était sa mère de tricoter sa chaussette. Rien de plus désirable, de plus rafraîchissant que de porter ainsi sa fin en soi-même et d’y travailler maille après maille. En soupirant, elle s’allongea sur le côté et étendit le bras pour cueillir un champignon rouge qui poussait dans les fougères. Comme elle le portait à sa bouche et commençait à le croquer, Arsène l’arrêta :
— Ne mange pas, bon Dieu, c’est du poison.
— Oh ! moi, rien ne peut m’empoisonner, dit-elle en laissant le champignon rouler sur sa robe. La mort ne m’attend nulle part.

* Jeune homme du village, qui a tenté de voler le rubis et en est mort dévoré par les vipères. Devant Arsène, La Vouivre a déclaré se moquer de cette fin tragique.


Marcel Aymé (1902-1967)
In  La Vouivre (1943, Gallimard), ch. 19

http://www.gallimard.fr/Footer/Ressources/Entretiens-et-documents/Plus-sur-l-auteur/En-savoir-plus-sur-Marcel-Ayme/(source)/183122









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