EN CALE, in L'Œil & L'Encre, poèmes et autres textes



Ouvrages en attente d’édition


Texte en regard de la photo n° 2 d’Agnès Delrieu dans le cadre du projet L’Œil & l’Encre. http://agnesdelrieu.wixsite.com/loeiletlencre. Voir la note en bas de page.




Ne les éteignez pas



Ne les éteignez pas, si jamais vous pouvez le faire, ces vues étranges,  lumières déplacées.

Elles traversent, depuis un fond vague auquel les renvoie en partie le jeu des vitres, le volume du compartiment. Elles se croisent, s’effacent et se réécrivent,  se combinent au passage avec des éléments du dehors ou glissent sur eux  selon le déplacement fluide du convoi, suspendent leurs énigmes visuelles, trépignent au rythme des brefs claquements espacés  qui ponctuent la  vitesse lisse des roues de métal sur le métal des rails.

Ne les éteignez surtout pas, dormeurs à demi dans l’inconfort luisant des sièges, même si elles vous agacent entre deux somnolences. Ni vous les veilleurs, mal accoudés dans le couloir pour observer l’extérieur, témoins de leur succession imprévisible qui vous intrigue et parfois vous lasse.

Regardez-les… Souvent votre seul tort est de chercher à reconstituer, oh le grand mot, ce qui se déroule. Ainsi de ce rectangle inopiné et comme inopportun, très mince et allongé, jaune soleil un peu bruni de nuit, suspendu au-dessus du paysage presque éteint d’hiver. On dirait qu’il vient de reléguer le disque solaire, encore partiellement visible sur la gauche.

 La vue d’abord s’efforce de réduire l’incompatibilité pour elle foncière entre cette forme d’une perfection que l’on pourrait dire technique, présence incongrue, presque provocante, et sous elle, en pente légère vers le chemin de fer, barrée vers le haut par un sombre étirement boisé dont se déprend, sombre elle aussi, la masse d’une bâtisse, une étendue neigeuse où s’alignent les menues silhouettes de banals arbres nus. A mieux s’appliquer elle perçoit quelques bribes d’éclairage de l’espace resserré où se tiennent les voyageurs.

Par effet de miroir concomitant avec la traversée, par le regard, des vitres, le proche et le lointain, le dehors et l’intérieur se nouent et parfois se distinguent, souvent se mêlent, et souvent énigmatiquement. Le long rectangle jaune traduit la projection d’une veilleuse zoomée par la combinatoire mouvante du moment…

… Oui, c’est cela sans doute, mais aussi et surtout davantage. C’est aussi ce qui ne s’explique pas. La vitesse et l’immobile ainsi que  d’autres contradictoires se rencontrent, se renvoient, jouent entre eux, se livrent parfois, parfois se dérobent… Oh, cet enchantement de fantaisie qui sans mots parle !

Laissez aller vos yeux car derrière les  rétines  trop de mental s’accroche et rend la vue raisonneuse et projective, intentionnelle, si étrangère à celle qui même et surtout dans l’étonnement reçoit.

Enfants,  vous renonciez à plaisir, le soir venu, au pourquoi des évolutions de phares de voitures sur le plafond de la chambre à coucher, ou, sur les chemins des jours clairs, à saisir celles des rayons solaires à travers les tamis superposés des feuillages ; ou bien encore, dans la ville multiple, vous trouviez une saveur de rêverie dans l’énigme acceptée des reflets qu’émettaient les fenêtres  selon leur angle d’ouverture et vos déplacements… Souvenez-vous : à regarder ainsi vous finissiez par voir !

Se défaire  pour un temps, fût-il bref, de l’enchaînement interprétatif du perçu vaut la peine  - ou plutôt l’abandon. Le réel entre en vous par son évidence et comprendre devient secondaire au profit d’une immédiate connaissance. Vous ne voyez plus de processus ni d’objets ou de signes, mais enfin la présence unique et mélangée du monde, à l’épreuve de l’instant qui la soustrait aussitôt qu’il l’apporte.  Car elle ne quittera pas le cœur conscient et la mémoire. 

Alors éteignez-la donc, la lampe drue de votre tête, et accueillez à fond telle scène fugace fixée par l’attention de passagers d’un train d’hiver. Regardez l’entrecoupement enjoué des reflets et des formes, aussi ce substitut de  soleil déconcertant à la possible ironie, et simplement, sur le blanc ou le gris-bleu de la neige, donnée-là, inutile, fragile, poignante pour certains, la beauté soutenue de quelque alignement d’arbres.






De 2011 à 2013, à l’initiative d’Agnès Delrieu, photographe, cinq auteurs dont moi-même avons réalisé partiellement le projet d’écrire, chacun, un texte (poème ou autre genre) en regard de chacune des quinze photos proposées par l’artiste dans le  blog L’Œil & l’Encre créé par elle ad hoc.
Par le lien suivant, accéder à la page 2 du blog d’Agnès pour découvrir l’ensemble photo + textes des participants.
(J’ai en 2014 légèrement modifié la disposition de mon texte, ainsi publié ici.)







                                                                           

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