Ouvrages en attente d’édition
Ne les éteignez pas
Ne les éteignez pas, si jamais vous pouvez
le faire, ces vues étranges, lumières
déplacées.
Elles traversent, depuis un fond vague
auquel les renvoie en partie le jeu des vitres, le volume du compartiment.
Elles se croisent, s’effacent et se réécrivent,
se combinent au passage avec des éléments du dehors ou glissent sur
eux selon le déplacement fluide du
convoi, suspendent leurs énigmes visuelles, trépignent au rythme des brefs
claquements espacés qui ponctuent
la vitesse lisse des roues de métal sur
le métal des rails.
Ne les éteignez surtout pas, dormeurs à
demi dans l’inconfort luisant des sièges, même si elles vous agacent entre deux
somnolences. Ni vous les veilleurs, mal accoudés dans le couloir pour observer
l’extérieur, témoins de leur succession imprévisible qui vous intrigue et
parfois vous lasse.
Regardez-les… Souvent votre seul tort est
de chercher à reconstituer, oh le grand mot, ce qui se déroule. Ainsi de ce rectangle inopiné et comme inopportun,
très mince et allongé, jaune soleil un peu bruni de nuit, suspendu au-dessus du
paysage presque éteint d’hiver. On dirait qu’il vient de reléguer le disque
solaire, encore partiellement visible sur la gauche.
La
vue d’abord s’efforce de réduire l’incompatibilité pour elle foncière entre
cette forme d’une perfection que l’on pourrait dire technique, présence
incongrue, presque provocante, et sous elle, en pente légère vers le chemin de
fer, barrée vers le haut par un sombre étirement boisé dont se déprend, sombre
elle aussi, la masse d’une bâtisse, une étendue neigeuse où s’alignent les
menues silhouettes de banals arbres nus. A mieux s’appliquer elle perçoit
quelques bribes d’éclairage de l’espace resserré où se tiennent les voyageurs.
Par effet de miroir concomitant avec la
traversée, par le regard, des vitres, le proche et le lointain, le dehors et
l’intérieur se nouent et parfois se distinguent, souvent se mêlent, et souvent
énigmatiquement. Le long rectangle jaune traduit la projection d’une veilleuse
zoomée par la combinatoire mouvante du moment…
… Oui, c’est cela sans doute, mais aussi
et surtout davantage. C’est aussi ce qui ne s’explique pas. La vitesse et
l’immobile ainsi que d’autres
contradictoires se rencontrent, se renvoient, jouent entre eux, se livrent
parfois, parfois se dérobent… Oh, cet enchantement de fantaisie qui sans mots
parle !
Laissez aller vos yeux car derrière
les rétines trop de mental s’accroche et rend la vue
raisonneuse et projective, intentionnelle, si étrangère à celle qui même et surtout
dans l’étonnement reçoit.
Enfants,
vous renonciez à plaisir, le soir venu, au pourquoi des évolutions de
phares de voitures sur le plafond de la chambre à coucher, ou, sur les chemins
des jours clairs, à saisir celles des rayons solaires à travers les tamis superposés des feuillages ; ou
bien encore, dans la ville multiple, vous trouviez une saveur de rêverie dans
l’énigme acceptée des reflets qu’émettaient les fenêtres selon leur angle d’ouverture et vos déplacements…
Souvenez-vous : à regarder ainsi vous finissiez par voir !
Se défaire
pour un temps, fût-il bref, de l’enchaînement interprétatif du perçu
vaut la peine - ou plutôt l’abandon. Le
réel entre en vous par son évidence et comprendre devient secondaire au profit
d’une immédiate connaissance. Vous ne voyez plus de processus ni d’objets ou de
signes, mais enfin la présence unique et mélangée du monde, à l’épreuve de
l’instant qui la soustrait aussitôt qu’il l’apporte. Car elle ne quittera pas le cœur conscient et
la mémoire.
Alors éteignez-la donc, la lampe drue de
votre tête, et accueillez à fond telle scène fugace fixée par l’attention de
passagers d’un train d’hiver. Regardez l’entrecoupement enjoué des reflets et
des formes, aussi ce substitut de soleil
déconcertant à la possible ironie, et simplement, sur le blanc ou le gris-bleu
de la neige, donnée-là, inutile, fragile, poignante pour certains, la beauté
soutenue de quelque alignement d’arbres.
De 2011
à 2013, à l’initiative d’Agnès Delrieu, photographe, cinq auteurs dont moi-même
avons réalisé partiellement le projet d’écrire, chacun, un texte (poème ou
autre genre) en regard de chacune des quinze photos proposées par l’artiste
dans le blog L’Œil & l’Encre créé
par elle ad hoc.
Par le
lien suivant, accéder à la page 2 du blog d’Agnès pour découvrir l’ensemble photo
+ textes des participants.
(J’ai en
2014 légèrement modifié la disposition de mon texte, ainsi publié ici.)
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