D'AUTRES BORDS, Echenoz Jean


               
                          14
                 (Editions de Minuit, 2012)

Cinq passages choisis de ce beau roman, sobre et marquant.
En espérant qu’ils donneront envie de le lire.

(1)

Dans les Ardennes, à peine débarqués du train, à peine a-t-on eu le temps de se faire à ce nouveau paysage – sans même savoir le nom du village où se trouvait le nouveau cantonnement, ni combien de temps on allait y passer – que des sergents  ont mis les hommes en rang puis le capitaine a fait un discours au pied de la croix, sur la place. On était un peu fatigués, on n’avait plus très envie d’échanger des blagues à voix basse mais on l’a quand même écouté au garde-à-vous, ce discours, en regardant les arbres d’un genre qu’on n’avait jamais vu, les oiseaux dans ces arbres commençant de s’accorder, s’apprêtant à sonner la fin du jour.
Ce capitaine, nommé Vayssière, était un jeune homme chétif à monocle, curieusement rouge et doté d’une voix molle, qu’Anthime n’avait jamais vu et dont la morphologie laissait mal distinguer d’où et comment avait pu naître et se développer, chez lui, une vocation combative. Vous reviendrez tous à la maison, a notamment promis le capitaine Vayssière en gonflant sa voix de toutes ses forces. Oui, nous reviendrons tous en Vendée. Un point essentiel, cependant. Si quelques hommes meurent à la guerre, c’est faute d’hygiène. Car ce ne sont pas les balles qui tuent, c’est la malpropreté qui est fatale et qu’il vous faut d’abord combattre. Donc lavez-vous, rasez-vous, peignez-vous et vous n’avez rien à craindre.

Echenoz Jean, 14 (in ch. 4 – /15 –)
Ed. de Minuit, 2012


(2)

On vole donc, ouvrant l’œil, lorsque un autre moustique apparaît loin derrière le Farman sur la gauche, nouvel insecte à peine perceptible que n’aperçoivent d’abord ni Sèze ni Noblès et qui, grossissant à son tour, va se préciser. Structure en bois revêtue de toile et ornée de la croix de Malte sur les ailes, la queue et les jantes du chariot d’atterrissage, fuselage en duralumin, c’est un biplace Aviatik dont la trajectoire vers le Farman laisse peu de doutes quant à ses intentions, d’autant moins qu’approchant encore, comme Charles Sèze distingue un fusil d’infanterie saillant de son poste de pilotage et pointé sans équivoque vers eux, il alerte aussitôt Noblès.
Nous sommes dans les premières semaines de guerre et l’avion est un mode de transport neuf, jamais utilisé dans un but militaire. (...)
         Au cours des minutes qui suivent, l’Aviatik et le Farman se survolent, se croisent, s’évitent, se rejoignent, jusqu’à se toucher presque sans se quitter de l’œil, ébauchant ce que deviendront les figures principales de voltige aérienne – boucle, tonneau, vrille, humpty-bump, immelmann –, chacun cherchant la feinte en même temps que le meilleur angle d’attaque pour s’assurer un avantage balistique.
         Charles est blotti sur son siège, assurant à deux mains la tenue fixe du pistolet, cependant que l’observateur ennemi oriente au contraire sans cesse le canon de son fusil. Comme Noblès fait soudain grimper son avion dans le ciel, l’Aviatik le talonne, se glisse sous lui pour remonter brusquement en virant, assurant du même pas l’exposition du Farman dans lequel Charles se retrouve masqué par le pilote, donc dans l’impossibilité d’agir. Un seul coup part alors du fusil d’artillerie : une balle traverse douze mètres d’air à sept cents d’altitude et mille par seconde pour venir s’introduire dans l’œil gauche de Noblès et ressortir au-dessus de la nuque, derrière son oreille droite et dès lors le Farman, privé de contrôle, reste un moment sur son erre avant de décliner  en pente de plus en plus verticale et Charles, béant, par-dessus l’épaule affaissée d’Alfred, voit s’approcher le sol sur lequel il va s’écraser, à toute allure et sans alternative que sa mort immédiate, irréversible, sans l’ombre d’un espoir – sol présentement occupé par l’agglomération de Jonchery-sur-Vesle, joli village de la région de Champagne-Ardennes et dont les habitant s’appellent les Joncaviduliens.

Ibid, in ch. 7 (/15)     


(3)

L’artillerie l’ayant secondée trop tard dans sa marche en avant, la compagnie n’a pas pu prendre l’avantage de toute la journée, ne cessant d’avancer pour se replier aussitôt. Enfin, au soir, dans un dernier effort elle a réussi à refouler l’ennemi au-delà du bois par une charge à la baïonnette : Anthime a vu, cru voir encore des hommes en trouer d’autres juste devant ses yeux, tirant aussitôt pour dégager leur arme par effet de recul. Lui-même crispé sur son fusil se sentait maintenant apte àperforer, embrocher, transfixer le moindre obstacle, des corps d’hommes, d’animaux, des troncs d’arbres ou tout ce qui se présenterait – disposition fugace mais absolue, aveugle, en excluant tout autre –, toutefois l’occasion ne lui en a pas été donnée. Il a continué de progresser en même temps que tout le monde, besogneusement, sans s’attarder sur les détails, mais ce terrain gagné ne l’a pas été longtemps : la compagnie s’est vue contrainte de battre en retraite aussitôt après, la position n’étant pas tenable sans renforts qui n’arrivaient pas. Tout cela, Anthime ne l’a reconstitué que plus tard, après qu’on le lui a expliqué, sur le moment il n’y a rien compris comme c’est l’usage.
       C’était donc le premier combat pour lui et pour les autres au terme duquel, parmi quelques dizaines, le capitaine, Vayssière, un adjudant et deux fourriers ont été trouvés morts, sans parler des blessés que les brancardiers se sont efforcés d’évacuer jusque après la tombée de la nuit. Du côté de l’orchestre*, l’un des clarinettistes était tombé, frappé au ventre, la grosse caisse avait culbuté, joue transpercée, avec son instrument et le deuxième flûtiste n’avait plus que la moitié de sa main. En se relevant à l’issue de l’affrontement, Anthime a observé que sa gamelle et sa marmite avaient été trouées par balles, ainsi que son képi. Un éclat d’obus avait arraché tout le dessus du sac d’Arcenel, sac également percé par un projectile qu’il a retouvé à l’intérieur après qu’il eut aussi déhiré sa veste. Après l’appel il s’est trouvé que la compagnie comptait soixante-seize manquants.

*L’orchestre de la compagnie. Avançant derrière elle, il jouait la Marseillaise pour l’encourager.

Ibid, in ch. 8 (/15)


(4)

C’est alors qu’après les trois premiers obus tombés trop loin, puis vainement explosés au-delà des lignes, un quatrième percutant de 105 mieux ajusté a produit de meilleurs résultats dans la tranchée : après qu’il a disloqué l’ordonnance du capitaine en six morceaux, quelques-uns de ses éclats ont décapité un agent de liaison, cloué Bossis par le plexus à un étai de sape, haché divers soldats sous divers angles et sectionné longitudinalement le corps d’un chasseur-éclaireur. Posté non loin de celui-ci, Anthime a pu distinguer un instant, de la cervelle au bassin, tous les organes du chasseur-éclaireur coupés en deux comme sur une planche anatomique, avant de s’accroupir spontanément en perte d’équilibre pour essayer de se protéger, assourdi par l’énorme fracas, aveuglé par les torrents de pierres, de terre, les nuées de poussière et de fumée, tout en vomissant de peur et de répulsion sur ses mollets et autour d’eux, ses chaussures enfoncées jusqu’aux chevilles dans la boue.
         Tout a ensuite paru sur le point de s’achever : l’opacité se défaisant peu à peu dans la tranchée, une sorte de calme y revenait, même si d’autres détonations énormes, solennelles, sonnaient encore tout autour d’elle mais à distance, comme en écho. Les épargnés se sont relevés plus ou moins constellés de fragments de chair militaire, lambeaux terreux que déjà leur arrachaient et se disputaient les rats, parmi les débris de corps çà et là – une tête sans mâchoire inférieure, une main revêtue de son alliance, un pied seul dans sa botte, un œil.
         Le silence semblait donc vouloir se rétablir quand un éclat d’obus retardataire a surgi, venu d’on ne sait où et on se demande comment, bref comme un post-scriptum. C’était un éclat de fonte en forme de hache polie néolithique, brûlant, fumant, de la taille d’une main, non moins affûté qu’un gros éclat de verre. Comme s’il s’agissait de régler une affaire personnelle, sans un regard pour les autres, il a directement fendu l’air vers Anthime en train de se redresser et, sans discuter, lui a sectionné le bras droit tout net, juste au-dessous de l’épaule.
         Cinq heures après, à l’infirmerie de campagne, tout le monde a félicité Anthime. Tous ont montré comme on lui enviait cette bonne blessure, l’une des meilleures qu’on puisse imaginer – grave, certes, invalidante mais au fond pas plus que tant d’autres, désirée par chacun car étant de celles qui vous assurent d’être à jamais éloigné du front. L’enthousiasme était tel chez les copains accoudés sur leurs brancards, agitant leur képi – du moins ceux qui, pas trop amochés, en étaient capables –, qu’Anthime n’a presque pas osé se plaindre ni crier de douleur, ni regretter son bras dont il n’avait d’ailleurs pas bien conscience de la disparition. Pas bien conscience en vérité non plus de cette douleur ni de l’état du monde en général, pas plus qu’il n’a envisagé, voyant les autres sans les voir, de ne jamais pouvoir s’accouder lui-même que d’un côté, dorénavant. Une fois sorti de son coma puis de ce qui tenait lieu de bloc opératoire, les yeux ouverts mais fixés sur nulle part, il lui a juste semblé sans trop savoir pourquoi, vu ces rires, qu’il devait y avoir lieu de se réjouir. Lieu au point d’avoir presque honte de son état, sans bien savoir pourquoi non plus : comme s’il réagissait mécaniquement aux ovations de l’infirmerie, pour s’y accorder il a produit un rire en forme de long spasme qui a sonné comme un hennissement, faisant taire tout le monde, avant qu’une solide injection de morphine le ramenât à l’absence des choses.
         Et six mois plus tard, la manche pliée de son veston fixée sur son flanc droit par une épingle à nourrice, une autre épingle fixant une croix de guerre neuve de l’autre côté de sa poitrine, Anthime se promenait sur un quai de la Loire.

Ibid, in ch. 11(/15)


(5)

Donc, Arcenel s’est retrouvé seul*. Il a bien essayé, dans les semaines et les mois qui ont suivi, de nouer des contacts dans la troupe, mais c’était un peu artificiel et d’autant moins facile que, les quatre hommes ayant été repérés comme tendant à faire bande à part, on lui a un peu fait payer cette attitude en l’ignorant – même si jusqu’à la fin de l’hiver, vu les conditions rudes, une solidarité tenait encore entre tous au sein de la compagnie. Mais au printemps, les beaux jours revenant en traînant les pieds, d’autant plus que les combats ne mollissaient pas, des groupes se sont constitués dans lesquels Arcenel n’a pas trouvé sa place. C’est ainsi qu’un matin, sous l’effet d’un coup de cafard, comme on se trouvait au repos près du village se Somme-Suippe et reprenait son souffle avant de regagner la première ligne, Arcenel est parti faire un tour.
         Juste un tour, un moment, à la faveur des procédures anti-typhoïdiques. Au rappel du vaccin, Arcenel s’est fait piquer en tout début de séance grâce à la priorité alphabétique de son nom, il a profité de ce que tout le monde faisait la queue, chacun exposant discrètement sa fesse à la seringue en frissonnant, pour s’écarter tout aussi discrètement sans avoir rien prévu, sans plan particulier. Il est sorti du camp, faisant un signe évasif à la sentinelle comme s’il allait pisser contre un arbre, ce qu’il a d’ailleurs fait tant qu’il y était, mais ensuite il a continué.  Puis un chemin s’est présenté, qu’il a suivi pour voir, avant de bifurquer dans un autre puis un autre sans projet précis, avançant machinalement dans la campagne sans réelle intention de s’éloigner.
         (...)
         Sont apparus des animaux, toujours, semblant avoir à cœur de représenter leur syndicat : un rapace haut dans le ciel, un hanneton posé sur une souche, un lapin furtif, qui a surgi d’un buisson et fixé Arcenel une seconde avant d’aussitôt détaler, mû par un ressort, sans que l’homme eût le réflexe  d’épauler son fusil qu’il n’avait d’ailleurs pas pris avec lui, n’ayant même pas emporté sa gourde – preuve qu’il n’avait nullement prémédité de quitter la zone militaire, étant uniquement mû par l’idée de se promener un peu, de s’abstraire un moment de l’affreux merdier en n’espérant même pas – car n’y pensant même pas – que cette promenade passerait inaperçue, oubliant que les hommes étaient recomptés à tout instant, qu’on refaisait l’appel en permanence.
         Passé un tournant, le quatrième chemin s’évasait en clairière herbue, tapissée de lumière fraîche que les feuilles en s’entrouvrant filtraient, délicat tableau. Mais dans un coin de ce tapis se tenaient trois hommes à cheval, en uniforme serré bleu clair, torse droit, regard sévère, moustache brossée, braquant sur Arcenel trois exemplaires du revolver 8 mm modèle 1892 en le sommant de présenter son livret militaire, mais il ne l’avait pas emporté non plus. On lui a demandé son matricule et son appartenance qu’il a récités par cœur, section, compagnie, bataillon, régiment, brigade, en aimant mieux croiser le regard attentif, doux, profond des chevaux que celui des gendarmes. On ne lui a même pas demandé ce qu’il faisait là : on lui a lié les mains derrière le dos et intimé l’ordre de suivre, à pied, la brigade équestre.
         (...)
         Quoi qu’il en fût, tout est allé très vite. Après un exposé des faits, un coup d’œil de pure forme sur le code, un regard échangé entre eux, les officiers ont voté à main levée et condamné Arcenel à mort pour désertion. La sentence était applicable dans les vingt-quatre heures, le conseil se réservant le droit de refuser la demande de grâce – dont l’idée n’est même pas venue à l’esprit d’Arcenel, avant qu’on le reconduisît dans la remise à pompe*.
         L’exécution a eu lieu le lendemain près de la grande ferme de Suippe, à la butte de tir, sous les yeux du régiment réuni. On l’a fait s’agenouiller devant six hommes en ligne au garde-à-vous et l’arme au pied parmi lesquels, à quatre ou cinq mètres de lui, il a identifié deux connaissances essayant tant bien que mal de regarder ailleurs, avec un aumônier divisionnaire en arrière-plan. Entre eux et lui, de profil, un adjudant commandant le peloton manipulait un sabre. Après que l’aumônier ait fait son petit travail et qu’on a bandé les yeux d’Arcenel, il n’a donc pas vu ses connaissances épauler leur fusil en avançant le pied gauche, pas vu l’adjudant lever son sabre, il l’a juste entendu crier quatre ordres brefs, le quatrième étant feu. Puis, après le coup de grâce, à la fin de la cérémonie, un défilé devant son corps a été ordonné de sorte que le verdict fît méditer la troupe.

*Sans ses amis : un mort, un disparu, un autre (Anthime) retiré du front.
* La prison improvisée du camp.

Ibid, in ch. 13 (/15)




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