Insectes et mouches
FOURMI
Une fourmi
Fait un trajet
De cette branche
À cette pierre,
Une fourmi,
Taille ordinaire
Sans aucun si-
Gne distinctif,
Ce matin, juin,
Je crois le sept ;
Elle porte un
Brin, un fétu.
Cette fourmi,
Taille ordinaire,
Qui n’a pas la
Moindre importance
Passe d’un trot
Simple et normal.
Il va pleuvoir,
Cela se sent.
Et je suis seul ;
Moi, seul au monde
Ai vu passer
Cette fourmi.
Au temps des Grecs
Et des Romains,
D’autres fourmis
Couraient ainsi
Dont rien jamais
Ne parle plus.
Cette fourmi
Taille ordinaire
Sans aucun si-
Gne distinctif,
Qui serait-elle,
Comment va-t-elle ?
Et toi et moi,
Qui sommes-nous
Et comment tour-
Nent les planètes
Qui n’ont pas la
Moindre importance ?
Que fait l’histoire
Au fond des cœurs
Et comment battent
Ces cœurs d’hommes
Qui n’ont pas la
Moindre importance ?
Que font les four-
Mis de l’esprit
Ce matin, juin,
Je crois le sept,
Sans aucun si-
Gne distinctif.
Il va pleuvoir,
Cela se sent ;
Cela fera
Du bien aux champs.
– Et ta fourmi,
Taille ordinaire,
Qu’en as-tu fait ?
Que devient-elle,
Crois-tu qu’elle é-
Tait amoureuse,
Crois-tu qu’elle a-
Vait faim ou soif,
Crois-tu qu’elle é-
Tait vieille ou jeune
Ou triste ou gaie,
Intelligente
Ou bien quelconque ?
Pourquoi, pourquoi,
Cela n’a-t-il pas
Plus d’importance ?
ELSA LA
MOUCHE
Lunes, soleils, petites
galaxies,
Monstres tourneurs, globes
inopinés,
Quelqu’un de votre race a
perdu vie :
Elsa la mouche a fini de
tourner.
Elsa, la mouche a tourné des
semaines
Avec ses sœurs ainsi que
vous tournez,
Gros tourbillons d’étoiles à
la chaîne ;
Elsa la mouche à la fin
s’est calmée.
Donc, la voici, les quatre
fers en l’air,
Un grain de sucre encore à
ses papilles.
Morte ! Elle est morte,
ô sensible univers !
Elsa la mouche est défunte
et raidie.
Soyez bien forts les astres
que vous êtes
Et dévorez le fer, le cuivre
ardents.
Elle vivait de rognure et de
miette,
Mais comme Elsa, vous ne
mangez qu’un temps.
Vous qui tournez, vivantes,
bien nourries,
Dans ces lopins où flottent
les idées,
Boules de cendre ou comètes
fleuries,
Tout comme Elsa, vous serez
évidées.
Elsa taquine et joyeuse
qu’emporte
Un vent grognon qui n’aime
plus l’été,
Tu zézayais le nom de la
clarté
Et tu n’es plus que cette
mouche morte !
Paissez votre herbe, étoiles
bovidées,
Puis venez voir d’un œil
incandescent,
Elsa qui toute à son petit
néant,
Finit de paître et sèche,
décédée.
Elsa mourut : le frêle
événement !
Mais elle était lueur d’une
pensée
Et dites-moi, lourds barils
des nuées
Si vos lueurs savent briller
autant.
Son chant soyeux, ses ailes
de mica
Ne vibrent plus parmi les
choses rondes
Et songez-y, comètes et
polkas,
Tout comme vous, Elsa
tournait au monde.
Géo Norge (1898-1990)
Les Quatre vérités (1962)
Avec les mouches
ZÉZETTE
La mouche Zézette sait lire,
Elle sait lire et sait écrire.
Elle se trempe sans crier
Les quatre mains dans l’encrier...
Puis elle trotte sur la page
Comme un oiseau dans un nuage.
Ah ! les cœurs ont tant de chemins
Qu’il faut les dire à quatre mains.
Cette écriture musicale
A de lumineuses rafales.
On sent que de pareils sursauts
Durent voir les choses de haut.
Et ne trouvent pas dérisoire
L’ardeur des fois contradictoires.
On sent qu’un si gracieux zèle
S’épanouit parmi des ailes
Et que tous les vents de l’esprit
Dans ses mailles se trouvent pris.
Point de grammaire ou d’orthographe
En ces spirituels paraphes.
Où le sourire aux larmes pointe
Comme pied-de-nez à mains jointes.
Il n’est de grappe ou de visage
Qui ne s’avoue en ces jambages
Car la colère à la douceur
Y propose un baiser de sœur.
Est-ce trop de tant de méandres
Pour tant de vérités apprendre ?
Tous les détours des passions
Tremblent, subtils dans leurs sillons.
Celui que l’ineffable touche
Lira pieusement la mouche.
Elle danse, elle caracole ;
Elle fait de la haute école
Et Norge a raison de vanter
Une écriture qui s’envole
Quand elle a fini de sécher.
Géo Norge (1898-1990)
Le Stupéfait (1988)
Les trois poèmes sont tirés de
Poésies 1923-1988
(Poésie/Gallimard)
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