Un
jour, dans la rue, la voiture de Mme Morse* passa tout près de
Martin ; elle le salua en souriant. Il salua en souriant également.
L’incident ne le frappa nullement. Un mois auparavant, ça l’aurait dégoûté ou
intrigué et il aurait cherché à se rendre compte du degré d’inconscience de Mme Morse.
À présent, il n’y pensa plus une seconde après. Il oublia comme il aurait
oublié la Banque Centrale ou City Hall après avoir passé devant. Son cerveau
était anormalement agité : ses pensées tournaient inlassablement dans le
même cercle. Au centre de ce cercle ces mots : « J’étais le
même », rongeaient son cerveau inlassablement. Il les retrouvait au
réveil. À travers ses rêves, il les entendait. Les plus petits détails de la
vie ne pénétraient ses sens qu’à travers ces mots : « J’étais le
même ». Et une logique implacable l’amena enfin à conclure qu’il
n’était rien, absolument rien. Mart Eden le voyou, Mart Eden le marin avaient
existé, eux : mais Martin Eden, le célèbre écrivain, n’existait pas.
Martin Eden, le célèbre écrivain, n’était qu’une illusion créée par
l’imagination de la foule. Mais il ne s’y laissait pas prendre. Il n’était pas
cette idole que la foule adorait et à qui elle offrait de la nourriture en
sacrifice propitiatoire. Il ne marchait pas.
Il lut
des articles sur lui et s’ébahit devant des portraits qui n’avaient absolument
rien de vrai ; impossible de découvrir la moindre ressemblance. Il était
celui qui a vécu, vibré, aimé ; celui dont le caractère facile et tolérant
était tout indulgence pour les fragilités de l’existence ; celui qui, à
son poste au gaillard d’avant d’un navire avait vogué vers d’étranges et
lointaines contrées ; ou encore celui qui, à la tête d’une bande de
chenapans, s’était battu à coups de poing. Il était celui que tant de milliers
de livres à la bibliothèque populaire avaient fait reculer épouvanté le premier
jour ; et celui qui s’était frayé un chemin au milieu d’eux et les avait
conquis ; il était celui, enfin, qui se donnait des coups d’éperon pour
chasser le sommeil et travailler jusqu’au-delà de la limite des forces
humaines. Tout cela, il l’était. Mais ce qu’il n’était pas, c’était cette
espèce d’ogre doté d’un appétit colossal que le public s’obstinait à vouloir
gaver.
* La mère de Ruth Morse, belle jeune fille de famille bourgeoise dont il a été éperdument épris.
Jack
London
Martin Eden (1909),
in chapitre 44 (/45)
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