D'AUTRES BORDS, London Jack, Martin Eden (5)



Un jour, dans la rue, la voiture de Mme Morse* passa tout près de Martin ; elle le salua en souriant. Il salua en souriant également. L’incident ne le frappa nullement. Un mois auparavant, ça l’aurait dégoûté ou intrigué et il aurait cherché à se rendre compte du degré d’inconscience de Mme Morse. À présent, il n’y pensa plus une seconde après. Il oublia comme il aurait oublié la Banque Centrale ou City Hall après avoir passé devant. Son cerveau était anormalement agité : ses pensées tournaient inlassablement dans le même cercle. Au centre de ce cercle ces mots : « J’étais le même », rongeaient son cerveau inlassablement. Il les retrouvait au réveil. À travers ses rêves, il les entendait. Les plus petits détails de la vie ne pénétraient ses sens qu’à travers ces mots : « J’étais le même ». Et une logique implacable l’amena enfin à conclure qu’il n’était rien, absolument rien. Mart Eden le voyou, Mart Eden le marin avaient existé, eux : mais Martin Eden, le célèbre écrivain, n’existait pas. Martin Eden, le célèbre écrivain, n’était qu’une illusion créée par l’imagination de la foule. Mais il ne s’y laissait pas prendre. Il n’était pas cette idole que la foule adorait et à qui elle offrait de la nourriture en sacrifice propitiatoire. Il ne marchait pas.
Il lut des articles sur lui et s’ébahit devant des portraits qui n’avaient absolument rien de vrai ; impossible de découvrir la moindre ressemblance. Il était celui qui a vécu, vibré, aimé ; celui dont le caractère facile et tolérant était tout indulgence pour les fragilités de l’existence ; celui qui, à son poste au gaillard d’avant d’un navire avait vogué vers d’étranges et lointaines contrées ; ou encore celui qui, à la tête d’une bande de chenapans, s’était battu à coups de poing. Il était celui que tant de milliers de livres à la bibliothèque populaire avaient fait reculer épouvanté le premier jour ; et celui qui s’était frayé un chemin au milieu d’eux et les avait conquis ; il était celui, enfin, qui se donnait des coups d’éperon pour chasser le sommeil et travailler jusqu’au-delà de la limite des forces humaines. Tout cela, il l’était. Mais ce qu’il n’était pas, c’était cette espèce d’ogre doté d’un appétit colossal que le public s’obstinait à vouloir gaver.

* La mère de Ruth Morse, belle jeune fille de famille bourgeoise dont il a été éperdument épris.


Jack London
Martin Eden (1909), in chapitre 44 (/45)





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