D'AUTRES BORDS, London Jack, Martin Eden (9)



Il s’enfuit dans sa cabine de luxe où il resta caché jusqu’au départ du paquebot. Dans la salle à manger, à déjeuner, il eut la place d’honneur, à la droite du capitaine ; et il ne fut pas long à découvrir qu’il était le grand personnage du bord. Mais jamais grand personnage ne donna moins d’agrément aux passagers d’un bateau. Il passait l’après-midi sur une chaise longue, sur le deck, les yeux clos, en sommeillant presque tout le temps et, le soir, se couchait tôt.
Au bout de deux jours, guéris du mal de mer, les passagers se montrèrent au complet. Ils ne trouvèrent point grâce à ses yeux ; et cependant c’étaient de braves gens aimables – il fut forcé de le reconnaître – aimables et cordiaux comme de bons bourgeois qu’ils étaient, avec toute la mesquinerie et la frivolité intellectuelle de leur milieu. Leur conversation insignifiante l’ennuyait à mourir. Quant aux jeunes gens, leur exubérance bruyante et leur incessant besoin de se dépenser, l’énervaient. Jamais ils ne pouvaient rester tranquilles ; et c’était, du matin au soir, des jeux, des courses, des promenades, de grands cris et des courses d’un bord à l’autre pour voir sauter les tortues de mer ou bondir les premiers escadrons de poissons volants.
Il dormait beaucoup. Après le petit déjeuner, il tombait sur sa chaise longue, avec un magazine qu’il ne finissait jamais. La lecture le fatiguait. Il se demandait comment les gens pouvaient trouver encore des choses à raconter et, en y réfléchissant, il s’endormait. Quand le gong le réveillait pour le déjeuner, ça l’exaspérait. D’être réveillé n’avait rien de drôle.
Il essaya une fois de secouer sa léthargie et gagna le gaillard d’avant, voir les matelots. Mais leur mentalité semblait avoir changé depuis le temps où il vivait parmi eux. Et il ne put trouver aucun lien de camaraderie entre lui et ces brutes aux faces stupides, aux cerveaux de ruminants. Il était au désespoir. Là-haut, personne ne tenait à Martin Eden pour lui-même, en bas il ne pouvait plus supporter ceux qui l’avaient accepté autrefois.
Comme une trop forte lumière blanche blesse les yeux fatigués d’un malade, la vie consciente le blessait et il était aveuglé de son éclat. C’était une souffrance, une intolérable souffrance. Jamais auparavant, Martin n’avait voyagé en première classe. Sur mer il s’était toujours tenu sur le gaillard d’avant, à la timonerie, ou dans les sombres profondeurs des soutes à charbon. En ces temps-là, quand il grimpait hors du gouffre étouffant par l’échelle de fer et qu’il apercevait les passagers, de blanc vêtus, flânant ou s’amusant, sous des tentes qui les protégeaient du soleil et du vent, servis par des stewards impeccables qui prévenaient leurs moindres besoins, il lui semblait, pour le moins, apercevoir un coin du paradis. Aujourd’hui, il était le grand personnage du bord que le capitaine faisait asseoir à sa droite, il était le point de mire de tous, et, du gaillard d’avant à la chaufferie, il errait vainement à la recherche du paradis perdu.
Il essaya de se secouer, de trouver un sujet d’intérêt. Il s’aventura dans le mess des sous-officiers : il n’y resta pas longtemps. Il discuta avec un quartier-maître, homme intelligent, qui l’entreprit aussitôt sur la propagande socialiste et lui bourra les poches de fascicules et de pamphlets. En écoutant cet homme exposer la morale des esclaves, il la compara languissamment à sa propre philosophie nietzschéenne. Mais que valait tout ça, après tout ? Il se rappela l’une des plus folles affirmations de Nietzsche, celle de la non-existence de la vérité. Qui sait ? peut-être Nietzsche avait-il raison ? Peut-être la vérité n’est-elle qu’un mirage… Puis la fatigue de penser le reprit et il fut heureux de retrouver sa chaise longue et de dormir.
Bientôt de nouvelles préoccupations l’obsédèrent. Qu’arriverait-il, une fois que le paquebot serait arrivé à Tahiti ? Il lui faudrait descendre à terre, commander sa pacotille, trouver un bateau en partance pour les îles Marquises, accomplir mille et mille choses dont l’idée seule le terrifiait. Chaque fois qu’il se forçait à réfléchir, le danger de sa situation lui apparaissait. En vérité, il avançait dans la Vallée de l’Ombre, – il y avançait à grands pas – sans crainte, c’était ça le danger. La peur l’aurait fait se raccrocher à la vie. Mais comme il n’avait pas peur, il s’enfonçait de plus en plus dans les ténèbres. Les choses qui l’enchantaient jadis, toutes les choses familières tant aimées, le laissaient indifférent. La Mariposa, à présent, voguait à travers les alizés du nord-est ; mais le souffle enivrant de ce vent l’exaspéra, et il fit changer sa chaise longue de place pour échapper aux embrassements de ce vigoureux compagnon des anciens jours de peine, des nuits si douces.


Jack London
Martin Eden (1909), in chapitre 45 (/45)





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