Il
s’enfuit dans sa cabine de luxe où il resta caché jusqu’au départ du paquebot.
Dans la salle à manger, à déjeuner, il eut la place d’honneur, à la droite du
capitaine ; et il ne fut pas long à découvrir qu’il était le grand
personnage du bord. Mais jamais grand personnage ne donna moins d’agrément aux
passagers d’un bateau. Il passait l’après-midi sur une chaise longue, sur le
deck, les yeux clos, en sommeillant presque tout le temps et, le soir, se
couchait tôt.
Au
bout de deux jours, guéris du mal de mer, les passagers se montrèrent au
complet. Ils ne trouvèrent point grâce à ses yeux ; et cependant c’étaient
de braves gens aimables – il fut forcé de le reconnaître – aimables et cordiaux
comme de bons bourgeois qu’ils étaient, avec toute la mesquinerie et la
frivolité intellectuelle de leur milieu. Leur conversation insignifiante
l’ennuyait à mourir. Quant aux jeunes gens, leur exubérance bruyante et leur
incessant besoin de se dépenser, l’énervaient. Jamais ils ne pouvaient rester
tranquilles ; et c’était, du matin au soir, des jeux, des courses, des promenades,
de grands cris et des courses d’un bord à l’autre pour voir sauter les tortues
de mer ou bondir les premiers escadrons de poissons volants.
Il
dormait beaucoup. Après le petit déjeuner, il tombait sur sa chaise longue,
avec un magazine qu’il ne finissait jamais. La lecture le fatiguait. Il se
demandait comment les gens pouvaient trouver encore des choses à raconter et,
en y réfléchissant, il s’endormait. Quand le gong le réveillait pour le
déjeuner, ça l’exaspérait. D’être réveillé n’avait rien de drôle.
Il
essaya une fois de secouer sa léthargie et gagna le gaillard d’avant, voir les
matelots. Mais leur mentalité semblait avoir changé depuis le temps où il
vivait parmi eux. Et il ne put trouver aucun lien de camaraderie entre lui et
ces brutes aux faces stupides, aux cerveaux de ruminants. Il était au
désespoir. Là-haut, personne ne tenait à Martin Eden pour lui-même, en bas il
ne pouvait plus supporter ceux qui l’avaient accepté autrefois.
Comme
une trop forte lumière blanche blesse les yeux fatigués d’un malade, la vie
consciente le blessait et il était aveuglé de son éclat. C’était une
souffrance, une intolérable souffrance. Jamais auparavant, Martin n’avait
voyagé en première classe. Sur mer il s’était toujours tenu sur le gaillard
d’avant, à la timonerie, ou dans les sombres profondeurs des soutes à charbon.
En ces temps-là, quand il grimpait hors du gouffre étouffant par l’échelle de
fer et qu’il apercevait les passagers, de blanc vêtus, flânant ou s’amusant,
sous des tentes qui les protégeaient du soleil et du vent, servis par des
stewards impeccables qui prévenaient leurs moindres besoins, il lui semblait,
pour le moins, apercevoir un coin du paradis. Aujourd’hui, il était le grand
personnage du bord que le capitaine faisait asseoir à sa droite, il était le
point de mire de tous, et, du gaillard d’avant à la chaufferie, il errait
vainement à la recherche du paradis perdu.
Il
essaya de se secouer, de trouver un sujet d’intérêt. Il s’aventura dans le mess
des sous-officiers : il n’y resta pas longtemps. Il discuta avec un
quartier-maître, homme intelligent, qui l’entreprit aussitôt sur la propagande
socialiste et lui bourra les poches de fascicules et de pamphlets. En écoutant
cet homme exposer la morale des esclaves, il la compara languissamment à sa propre
philosophie nietzschéenne. Mais que valait tout ça, après tout ? Il se
rappela l’une des plus folles affirmations de Nietzsche, celle de la
non-existence de la vérité. Qui sait ? peut-être Nietzsche avait-il
raison ? Peut-être la vérité n’est-elle qu’un mirage… Puis la fatigue de
penser le reprit et il fut heureux de retrouver sa chaise longue et de dormir.
Bientôt
de nouvelles préoccupations l’obsédèrent. Qu’arriverait-il, une fois que le
paquebot serait arrivé à Tahiti ? Il lui faudrait descendre à terre,
commander sa pacotille, trouver un bateau en partance pour les îles Marquises,
accomplir mille et mille choses dont l’idée seule le terrifiait. Chaque fois
qu’il se forçait à réfléchir, le danger de sa situation lui apparaissait. En
vérité, il avançait dans la Vallée de l’Ombre, – il y avançait à grands pas –
sans crainte, c’était ça le danger. La peur l’aurait fait se raccrocher à la
vie. Mais comme il n’avait pas peur, il s’enfonçait de plus en plus dans les
ténèbres. Les choses qui l’enchantaient jadis, toutes les choses familières
tant aimées, le laissaient indifférent. La Mariposa, à présent, voguait
à travers les alizés du nord-est ; mais le souffle enivrant de ce vent
l’exaspéra, et il fit changer sa chaise longue de place pour échapper aux embrassements
de ce vigoureux compagnon des anciens jours de peine, des nuits si douces.
Jack
London
Martin Eden (1909),
in chapitre 45 (/45)
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