Les
invitations à dîner pleuvaient de toutes parts, et Martin continuait à
s’étonner. Au banquet du Club de la Bohême, il fut le convive de marque parmi
des hommes connus dont il avait entendu parler toute sa vie et qui lui
racontèrent comment, en lisant L’Appel des cloches dans le Transcontinental
et La Péri et la perle, dans le Hornet, ils l’avaient
immédiatement pris gagnant.
« Bon
Dieu ! et dire que pendant ce temps, j’avais faim et j’étais en
haillons ! se dit-il. Pourquoi ne m’avez-vous pas invité à dîner à cette
époque-là ? C’était le moment. J’étais le même. J’avais déjà écrit ces
ouvrages à l’époque où j’avais faim. Pas un mot n’a été changé depuis à L’Appel
des cloches ni à La Péri et la perle. Mais non, vous ne m’invitez
pas à présent à cause de ce que je suis, vous m’invitez parce que tous les
autres m’invitent, parce que c’est un honneur de me recevoir à votre table.
Vous m’invitez à présent parce que vous êtes de stupides animaux, parce que
vous êtes la foule, parce qu’en ce moment même, l’aveugle et moutonnière
fantaisie de la foule est de s’occuper de moi. Mais dans toutes ces flatteries,
est-ce que Martin Eden et son travail entrent en ligne de compte ?…
conclut-il plaintivement. Puis il se leva et répondit avec esprit à un toast
plein de verve.
Et
partout où il se trouvait, au club de la Presse, au Redwood Club, à des thés
poétiques ou à des réunions littéraires, partout on rappelait L’Appel des
cloches et La Péri et la perle et le bien qu’on en avait
immédiatement pensé. Et, toujours, Martin se demandait, exaspéré : Mais
pourquoi ne m’avoir pas tendu la main ? J’étais le même. L’Appel des
cloches, La Péri et la perle, n’ont pas changé d’un iota. Ils contenaient
autant d’art, avaient la même valeur. Mais leur valeur et l’art, vous vous en
moquez. Vous me nourrissez à l’heure qu’il est, parce que la foule imbécile se
dispute l’honneur de me nourrir.
Souvent
alors, il voyait tout à coup apparaître, au beau milieu de l’assemblée, un
jeune voyou, en veston trop court, coiffé d’un Stetson rejeté en arrière. Cela
lui arriva un après-midi, à la société Gallina d’Oakland. Il venait de monter
sur l’estrade et s’avançait vers le public, lorsqu’il aperçut, entrant
fièrement par la porte de la grande salle, le jeune voyou avec son feutre
rejeté en arrière. Cinq cents femmes élégantes se retournèrent aussitôt pour
voir ce que Martin regardait avec une pareille insistance. Elles ne virent rien
que l’allée centrale, vide. Mais lui voyait le jeune dur suivre, en se
dandinant, cette allée, et il se demanda s’il allait enlever son chapeau, bien
qu’il sût que ce n’était guère dans ses habitudes. Il suivit l’allée jusqu’au
bout et monta sur l’estrade. Martin eut envie de pleurer sur ce fantôme de sa
jeunesse à la pensée de toute la somme de souffrance qui l’attendait. Sur
l’estrade, il vint droit à Martin, puis disparut. Les cinq cents femmes
applaudirent doucement, pour encourager le grand homme timide qu’était leur
hôte. Et Martin, chassant la vision de son esprit, sourit et commença sa
conférence.
Jack
London
Martin Eden (1909),
in chapitre 43 (/45)
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