D'AUTRES BORDS, London Jack, Martin Eden (4)



Les invitations à dîner pleuvaient de toutes parts, et Martin continuait à s’étonner. Au banquet du Club de la Bohême, il fut le convive de marque parmi des hommes connus dont il avait entendu parler toute sa vie et qui lui racontèrent comment, en lisant L’Appel des cloches dans le Transcontinental et La Péri et la perle, dans le Hornet, ils l’avaient immédiatement pris gagnant.
« Bon Dieu ! et dire que pendant ce temps, j’avais faim et j’étais en haillons ! se dit-il. Pourquoi ne m’avez-vous pas invité à dîner à cette époque-là ? C’était le moment. J’étais le même. J’avais déjà écrit ces ouvrages à l’époque où j’avais faim. Pas un mot n’a été changé depuis à L’Appel des cloches ni à La Péri et la perle. Mais non, vous ne m’invitez pas à présent à cause de ce que je suis, vous m’invitez parce que tous les autres m’invitent, parce que c’est un honneur de me recevoir à votre table. Vous m’invitez à présent parce que vous êtes de stupides animaux, parce que vous êtes la foule, parce qu’en ce moment même, l’aveugle et moutonnière fantaisie de la foule est de s’occuper de moi. Mais dans toutes ces flatteries, est-ce que Martin Eden et son travail entrent en ligne de compte ?… conclut-il plaintivement. Puis il se leva et répondit avec esprit à un toast plein de verve.
Et partout où il se trouvait, au club de la Presse, au Redwood Club, à des thés poétiques ou à des réunions littéraires, partout on rappelait L’Appel des cloches et La Péri et la perle et le bien qu’on en avait immédiatement pensé. Et, toujours, Martin se demandait, exaspéré : Mais pourquoi ne m’avoir pas tendu la main ? J’étais le même. L’Appel des cloches, La Péri et la perle, n’ont pas changé d’un iota. Ils contenaient autant d’art, avaient la même valeur. Mais leur valeur et l’art, vous vous en moquez. Vous me nourrissez à l’heure qu’il est, parce que la foule imbécile se dispute l’honneur de me nourrir.
Souvent alors, il voyait tout à coup apparaître, au beau milieu de l’assemblée, un jeune voyou, en veston trop court, coiffé d’un Stetson rejeté en arrière. Cela lui arriva un après-midi, à la société Gallina d’Oakland. Il venait de monter sur l’estrade et s’avançait vers le public, lorsqu’il aperçut, entrant fièrement par la porte de la grande salle, le jeune voyou avec son feutre rejeté en arrière. Cinq cents femmes élégantes se retournèrent aussitôt pour voir ce que Martin regardait avec une pareille insistance. Elles ne virent rien que l’allée centrale, vide. Mais lui voyait le jeune dur suivre, en se dandinant, cette allée, et il se demanda s’il allait enlever son chapeau, bien qu’il sût que ce n’était guère dans ses habitudes. Il suivit l’allée jusqu’au bout et monta sur l’estrade. Martin eut envie de pleurer sur ce fantôme de sa jeunesse à la pensée de toute la somme de souffrance qui l’attendait. Sur l’estrade, il vint droit à Martin, puis disparut. Les cinq cents femmes applaudirent doucement, pour encourager le grand homme timide qu’était leur hôte. Et Martin, chassant la vision de son esprit, sourit et commença sa conférence.

Jack London
Martin Eden (1909), in chapitre 43 (/45)





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