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DUO-DUEL
DUO-DUEL
Ils
se jaugèrent sans se toiser, calmes et attentifs, cherchant vers le fond de
leurs regards l’étincelle qui, plus ou moins efficacement transmise aux énergies, aux corps, aux prises, déterminerait
l’issue de l’embrasement tout proche.
Sana,
premier arrivé, avait trompé l’attente en se carrant à l’entresol. C’était un palier
en mezzanine. Il surplombait largement l’entrée de l’immeuble désaffecté où ils
avaient leurs habitudes, les héros successifs comme leurs soutiens et autres
fidèles de la Clique, assurés de l’absence des adultes que le délabrement avancé des lieux, la poussière accumulée jusqu’aux
verrières opaques désormais, la présence de rats, avait fait renoncer à y vivre
depuis longtemps déjà. Gonfler le torse,
nouer les muscles, assouplir les jambes par des flexions avec appui à la
rembarde, s’imposer de petites séries stimulantes de pompes très rapides, toute
une préparation minutieuse et rituelle, concentrée, aiguë, presque violente,
lui avait procuré un échauffement particulièrement indispensable en vue de la suite.
Dans le garage d’un oncle, catcheur retiré des rings qui s’était plu à le
conseiller, il avait appris et pratiqué au fil des semaines des rudiments utiles
en vue de toute confrontation éventuelle et précieux pour celle de ce jour-là. Confrontation...
Ce serait même un véritable combat, acharné jusqu’à la victoire de l’un ou
l’autre ou au décevant nul, avec celui
qui, lors d’un simple échange de regards chargés de sous-entendus perceptibles
ou soupçonnés, avait décidé par instinct que se mesurer avec son cadet,
c’est-à-dire lui rappeler sa supériorité physique, était nécessaire et même
urgent.
Dubos
avait sur Sana, d’environ un an son cadet, un notable avantage de taille. Sa croissance
l’avait hissé en quelques mois, spectaculairement, à un port presque adulte.
S’il lui restait à gagner en étoffe, s’être ainsi modifié le rendait fier :
d’une fierté tranquille et assurée qui en faisait le dominant et protecteur
d’un rapprochement de fidèles auquel se joignaient
dès l’occasion, à leur place acceptée et revendiquée, d’autres jeunes du quartier, parmi lesquels
plusieurs filles autorisées par leur parents à sortir dans la rue, les plus
avancées vers l’adolescence s’entendant déjà à la mise en valeur des avantages
dont la vie commençait à les pourvoir.
« La
Clique ». Ainsi la bande avait-elle pris l’habitude de se nommer. S’approprier le terme, mi-condescendant,
mi-péjoratif, ironique souvent, utilisé par la plupart des parents, était une façon
plus ou moins consciente de relever un défi d’image pour ces jeunes presque
tous sortis de l’enfance mais encore au seuil de la pleine adolescence à partir
de laquelle les affinités comme les parcours respectifs décomposeraient le
groupe en différenciant les relations. Une solidarité active maintenait l’unité
de l’ensemble. Elle lui permettait de s’affirmer le cas échéant face à ceux
d’autres quartiers ; le reste du temps, de partager agréablement des jeux
et amusements et autres loisirs. Seules
les tensions portant sur les attributions respectives, en particulier sur l’évolution
des prééminences, troublaient passagèrement l’harmonie ambiante.
Dubos
avait certes remarqué au fil des mois la silhouette élargie, les épaules plus
puissantes de son cadet, appréciant de
le compter parmi ses proches, le jugeant loyal à sa convenance – mais l’épisode
décisif des regards avait eu lieu. Alors il avait bien fallu, amour-propre et
témoins attentifs obligeant, lui dicter le jour et l’heure et confier à
quelques lieutenants la convocation générale de la Clique.
Une
trentaine de jeunes excités bourdonnant d’impatience montèrent au palier.
Autour des adversaires, torse nu et faisant saillir leurs muscles, qui ne se
quittaient pas des yeux, se forma le cercle à la juste distance, corps
vibrants, mouvements sur place d’impatience fébrile. Puis il se fendit pour laisser
passer l’arbitre. C’était un garçon comme la plupart des groupes en secrètent,
ami de tous, c’est-à-dire débonnaire et assez neutre, soucieux avant tout de la
cohésion générale, bienvenu pour présider aux phases de tels combats selon les règles, en partie imitées de celles de la
lutte sportive, établies au fil de ses années joueuses et batailleuses par la
jeunesse. Il portait pour l’occasion une chemise un peu ample, emprunt possible
à un grand frère ou à son père, dont le rouge très vif fixait dans les rétines
sa présence impartiale. Il excita de quelques gestes efficaces la montée du
brouhaha puis, la pression atteinte, les deux héros rivés l’un à l’autre par le
regard, il leva soudain les deux bras d’un geste brusque et curieusement
autoritaire : alors le silence se fit et, à voix basse et rythmée,
l’arbitre rappela les points clefs : pas d’interventions du public autres que
sonores, pas de coups entre les adversaires, loyauté, se serrer la main avant
et après la rencontre, et victoire au premier à terrasser l’autre des deux
épaules, partie nulle si aucun ne l’emportait au bout de dix minutes. Il eut
ensuite quelques mots presque rauques pour vérifier l’approbation de chacun et
de tous. Un « Oui » général répété rauquement répondit. Après quoi,
Sana et Dubos se serrèrent la main, firent un signe aux partisans et
spectateurs tout en maintenant leur vigilance, puis le Débonnaire baissa
subitement le bras droit vers la poussière du palier. La lutte commençait.
Sana
n’avait pas bien compris d’emblée le pourquoi de sa mise au défi par Dubos. En
bonne intelligence avec la plupart mais sans guère d’alliés déclarés à cause de
son penchant solitaire, il ne s’expliquait pas ce qui avait pu rendre l’autre
ombrageux. Car il l’avait regardé sans malice, simplement, comme on regarde un
aîné et supérieur sur un pied croissant d’égalité sans pour autant mettre son
rôle en cause, comme on observe par
curiosité, pas encore par rivalité, quelqu’un bénéficiant de marques de respect de
ses pairs et des grâces à peine déguisées de quelques filles, ce qui commençait
à être son propre cas. L’une d’elles, de quelques mois plus jeune, allait
souvent avec Sana. La gravité tendre de
ses regards le remuait. Il aimait ses rares sourires car alors, comme pour la
première fois depuis qu’ils se connaissaient, son fin visage s’éclairait. Après
le collège et les jeudis après-midis, ils déambulaient souvent ensemble,
se taisant plus souvent qu’ils n’échangeaient de paroles, se glissant un baiser
au coin de la joue à la fin du temps passé ensemble. Elle était en ce moment au
premier rang du cercle, silencieuse parmi ceux qui avaient crié leur accord,
coulant vers lui le même regard que durant leurs balades. Ce lien encore tacite
mais qui se tissait aurait fait que Sana dissimule surprise ou trouble à la
décision autoritaire de son aîné. Mais il avait accepté le duel, avec une sérénité
docile aux usages et obligations partagés par tous, comme allant se soi. Avec aussi la ferme prétention de le gagner.
Le
combat n’en était encore qu’aux préliminaires, faits de beaucoup d’observation mutuelle
et de quelques esquisses d’assauts, de légères modulations de distance et de
rapprochements feints, quand Dubos allongea soudain le bras, réussit à prendre Sana
à la gorge et serra à l’étrangler. Sana par réflexe bloqua sa respiration,
laissa passer quelques secondes pour donner le change, sentit la pression
stagner, s’empara du poignet de l’autre et le tordit sèchement. L’autre en
grimaçant lâcha prise et s’éloigna d’un pas. Il jouait de ses bras et jambes,
tournait en dansant autour de Sana, cherchait la faille. Sana se tassait sur
lui-même, concentrait son corps, misait provisoirement sur une immobilité opportuniste.
Comme les minutes passaient de la sorte,
Débonnaire relayé par le cercle
leur cria d’aller au contact. Dubos, piqué au vif par le rappel et
pressé de gagner, voulut placer un crochet de jambe au pli du jarret mais se
montra plus souple que rapide : et Sana de lui saisir la cheville et de le
déstabiliser. Tous deux au sol, ne se lâchant plus sous le déchaînement
strident du cercle, chacun cherchait la prise décisive, la clef, ne la trouvant
pas ou guère, éraflant plutôt qu’il ne happait, griffures, poussées et bourrades
sous le regard arbitral vigilant, reptations
ou torsions, ahans gémissants, soupirs et suffocations ; le combat allait
de phase en phase lorsqu’un coup sec partit du poing serré de Dubos, exprès ou
non, lui seul savait ; le sang jaillit des lèvres de Sana, lui coula sur
la mâchoire . Débonnaire les sépara, Dubos un peu trop souriant s’excusa...
Alors Sana sans essuyer la traînée rouge qui gagnait son cou en sueur se mit
vraiment à la tâche.
L’ironie,
il n’aimait pas, et il avait cru l’apercevoir au bord du sourire de l’autre. Il
avait vu la fille assombrir son regard. Elle semblait comme souffrir à présent
et il s’en rendait responsable. Il fonça tête basse, saisit l’adversaire à la
taille, le souleva, tourna sur lui-même, le projeta au sol, tomba sur lui...
pour rencontrer la poussière, avec un Dubos agile déjà sur ses épaules – mais
il pouvait porter son poids, et au-delà. Alors, Dubos toujours sur lui, il se
releva tout ahanant, l’attrapa par la
cuisse, la ramena vers l’avant, tournoya de nouveau, se relança de dos au sol.
Le choc les sépara, et ils fonçaient de nouveau l’un sur l’autre, sans effet
décisif. Alors ils s’aggripaient l’un l’autre aux bras, aux épaules, au cou pour
se neutraliser, se vaincre, presque immobilisés par leurs tensions en équilibre ;
ils passaient aux tentatives contrariées de croche-pied, s’étudiaient de
nouveau, recherchaient le défaut propice, et cela traînait malgré l’intensité
de la hargne. Débonnaire, qui surveillait sa montre, finit par lever à regret le
bras droit en criant par-dessus le déchaînement du cercle, rauque :
« Maaatch nuuuul, égalité !!! ». Le cercle fut parcouru d’un
murmure de déception vite étouffé, les applaudit, les entoura, leur prit les
mains, les rapprocha. Ils se les serrèrent. Ils seraient bons amis. Ils se
mesureraient plus tard de nouveau, et de nouveau à la loyale : ainsi
vivait et durerait la Clique. Débonnaire le dit à sa façon, de ses mots
apaisants de jeune imbu de son rôle, et tous bruyamment l’approuvèrent avant de
quitter lentement le palier les uns après les autres, tout à leurs
commentaires, pour regagner la rue.
À
présent l’entrée de l’immeuble était rendue à son propre espace vacant où
venaient mourir des échos du dehors. Sana, assis sur une marche, respirait
profondément, les yeux fermés. Son corps endolori lui pesait mais il était
bien. Il n’en voulait pas à Dubos ni à personne. L’équivoque du coup de poing ne
l’affectait plus. La satisfaction de s’être battu en brave et d’avoir au moins
égalé l’adversaire gommait ce que le résultat pouvait avoir de frustrant. Il
avait aimé, beaucoup, le regard de la
fille. Comme il changeait lentement de position en se demandant où elle était, un
bruissement se fit sur son côté. Elle venait de s’asseoir. Elle se rapprocha. Il sentait un peu mieux sa bouche et réussit à lui sourire. Elle le
regardait, tendre et grave, et son visage s’éclaira. Elle sortit un mouchoir,
essuya dans le cou de Sana la sueur rougie, après quoi, le regardant toujours, elle humecta de salive son index et le lui
passa en douceur sur la lèvre à plusieurs reprises, là où le sang commençait à
sécher.
Maladroits, précautionneux à cause de
la blessure, ils s’embrassèrent en amoureux. Cela dura. Leurs mains attiraient
l’autre à soi, leurs corps se collaient. Elle haletait un peu. Une fusion lente
les prenait, commençait à les emporter là où ils ne savaient rien d’autre que
le désir. Puis elle s’écarta assez pour,
les soulevant, lui offrir à travers son chemisier de fin coton presque
transparent les rondeurs naissantes de ses seins. Ils durent s’interrompre. Un
pas souple, glissant plutôt que se posant sur les marches, montait vers eux.
Ils se dégagèrent un peu l’un de l’autre pendant que Dubos approchait.
Sana
se leva malgré ses courbatures. Il fronça interrogativement le front et l’autre
expliqua qu’il voulait savoir s’il allait.
—
Pas si mal. Toi pareil, je suppose.
—
Pas à me plaindre, mieux maintenant et demain ça ira, sûr.
Ils
échangèrent un début de sourire prudent.
Sous
sa retenue, Sana, qui fixait l’autre
d’une attention pensive, sentit de plus
en plus insistante l’envie de lui demander :
—
Maintenant que c’est fini, juste savoir, Dubos. Ton poing, tu vois ce que je
veux dire. Il est parti tout seul ? Ou bien...
— Tu veux rigoler ? Tout seul, ouais,
j’avais pas d’intention.
Son
regard flottait entre la fille et Sana. Le silence se fit et ils en restèrent
là. Mais il n’avait pas échappé à Sana que l’étincelle d’assurance supérieure
dans les yeux de l’autre avait
brièvement fléchi sa brûlure, comme au passage d’une ombre. Le ton aussi
parlait en deçà des paroles. Il n’allait pas jusqu’à se dire que Dubos venait
de lui mentir. Il avait seulement cru noter comme un aveu d’autre chose, de
quelque chose de vague, mais cela, pour la suite qui un jour ou l’autre aurait
lieu, cela en attendant lui suffisait.
Se
tournant vers la fille, il lui prit délicatement la main. Dubos embarrassé les
quitta. Ils descendirent lentement. Du temps ensemble leur restait avant de
retourner chez leurs parents.
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