Rédacteurs
de journaux ou de revues et maisons d’édition contribuaient pour une large part
à l’avalanche quotidienne de lettres ; les premiers se traînaient à ses
genoux pour avoir ses manuscrits, les seconds pour avoir ses livres. Ses
pauvres manuscrits dédaignés ! Dire que pour les envoyer par la poste il
avait engagé tout ce qu’il possédait pendant de longs mois lamentables. Le
courrier contenait aussi des chèques inattendus d’Angleterre pour des droits de
publication ou des avances sur des traductions étrangères. Son agent anglais
lui annonçait la vente des droits de traduction en allemand pour trois de ses
livres et l’informait que les éditions suédoises sur lesquelles il ne touchait
rien – la Suède ne faisant pas partie de la Convention de Berne – étaient déjà
en vente. On lui demandait aussi la permission de traduire en russe un de ses
ouvrages, la Russie n’étant pas non plus membre de la Convention de Berne.
Il
examina le gros tas de coupures que L’Argus de la Presse lui envoyait,
lut ce qu’on disait de lui et de sa vogue, qui était devenue inouïe. Toute sa
production littéraire avait été jetée au public en un torrent magnifique qui
l’avait emporté d’assaut ; c’était sans doute à cause de ça. Pour Kipling,
ça s’était produit de la même manière : il était bien près de mourir quand
la foule capricieuse se mit soudain à le lire. Et Martin se souvenait très bien
que cette même foule, après avoir lu Kipling et l’avoir acclamé – sans en
comprendre le premier mot d’ailleurs – avait brusquement fait volte-face
quelques mois plus tard et l’avait déchiré à belles dents.
Martin
ricana à cette pensée. Le même traitement l’attendait sans doute, pourquoi
pas ? Eh bien ! cette foule, il allait la posséder. Il allait partir
dans les mers du Sud ; il construirait sa maison de verdure, ferait le
commerce des perles et du copra, sauterait les récifs dans de frêles pirogues,
pécherait le requin et la bonite et chasserait la chèvre sauvage sur les pics
qui surplombent la vallée de Taiohae.
Et,
tout à coup, tout le désespoir de sa situation lui apparut. Il vit clairement
qu’il était entré dans la Vallée de l’Ombre. Toute la vie qui était en lui se
fanait, s’évanouissait, s’en allait vers la mort. Il comprit à quel point il
aspirait à dormir toujours. Autrefois il haïssait le sommeil, qui lui dérobait
de si précieux moments de vie. Sur vingt-quatre heures, ces quatre heures le
privaient de quatre heures de vie. Qu’il avait dormi à regret ! À présent,
il vivait à regret. La vie n’était pas bonne ; elle manquait de sel ;
son goût était amer. Or, toute vie qui n’aspire pas à continuer est bien près
de cesser ; Martin glissait sur une pente dangereuse. Un vague instinct de
conservation lui fit sentir qu’il devait partir au plus vite. Il regarda autour
de lui et l’idée de faire ses malles l’ennuya tellement, qu’il préféra remettre
ça à plus tard. En attendant, il allait s’occuper de son équipement.
Il
sortit, entra dans un magasin d’engins de chasse et de pêche et y passa la
matinée à choisir des carabines automatiques, des munitions et des lignes perfectionnées.
Mais pour commander sa pacotille en vue des échanges futurs, il lui fallait
attendre d’être à Tahiti, car ce genre de commerce subissait les fluctuations
de la mode tout comme les autres. Ses marchandises pouvaient venir d’Australie,
d’ailleurs. Cette solution le soulagea. La perspective d’entreprendre quelque
chose d’actif lui répugnait en ce moment.
Jack
London
Martin Eden (1909),
in chapitre 45 (/45)
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