Pendant ce temps, le monde commençait à se demander : Mais qui est donc ce Martin Eden ? Il avait refusé sa biographie à ses éditeurs, mais les journaux ne se décourageaient pas pour ça. Dans Oakland même, les reporters dénichèrent quantité d’individus à même de donner des indications précieuses. Tout ce qu’il était et ce qu’il n’était pas, tout ce qu’il avait fait et surtout ce qu’il n’avait pas fait, fut étalé au grand jour, pour la plus vive délectation du public et accompagné d’instantanés et de photographies. Au début, son dégoût pour les magazines et la société bourgeoise était si grand qu’il essaya de lutter contre la publicité ; puis, il lui céda par indolence. Il pensa qu’il ne pouvait guère refuser de recevoir les envoyés spéciaux qui venaient de loin pour le voir. Puis, les journées étaient longues, maintenant qu’il ne les occupait plus à travailler ou à écrire, et il fallait bien remplir les heures d’une façon quelconque. Il céda donc à ce qu’il considérait comme un engouement, accorda des interviews, donna son opinion sur la littérature et la philosophie et accepta même des invitations dans la bourgeoisie. Il adoptait un nouvel état d’esprit étrange et confortable. Tout lui était indifférent. Il pardonnait à tout le monde (...)
(...)
L’argent,
la célébrité affluaient vers lui ; comme une comète il flamboyait au
firmament littéraire et l’intérêt qu’il suscitait l’amusait, plutôt qu’il ne le
flattait. Une seule chose l’étonnait – une toute petite chose. Bien des gens
auraient été intrigués s’ils s’étaient doutés de son étonnement. Le juge Blount
l’invita à dîner ! C’était là cette petite chose qui devait en devenir une
si grande dans son esprit. Il avait insulté le juge, l’avait abominablement
maltraité et le juge l’ayant rencontré dans la rue, l’avait invité à dîner…
Martin énuméra les nombreuses occasions de l’inviter que le juge Blount avait
eues chez les Morse et qu’il avait négligées. Pourquoi ne l’avait-il pas reçu
chez lui alors ? Lui, Martin, n’avait cependant pas changé. C’était bien
le même Martin Eden. Quelle différence y avait-il à présent ? Le fait que
ses ouvrages avaient été imprimés ? Mais il les avait écrits au moment
même où le juge, se ralliant à l’avis général, se moquait de ses idées et de
Spencer. Ce n’était donc pas à cause de sa valeur réelle, mais à cause d’une
valeur purement fictive, que le juge Blount l’invitait à dîner.
Martin
ricana et accepta l’invitation, tout en s’émerveillant de sa magnanimité. Et, à
ce dîner, dont Martin fut le lion, et où il y avait une demi-douzaine de gens
haut placés, avec leurs épouses – le juge Blount, chaudement appuyé par le juge
Hanwell, supplia Martin de faire partie du « Styx », club
ultra-select, dont faisaient partie, non seulement les grosses fortunes mais
les grands talents. Martin refusa et s’étonna plus que jamais.
Ses
manuscrits partaient tous les uns après les autres. Il était débordé par les
demandes des éditeurs. On avait découvert que c’était un styliste doublé d’un
penseur. La Northern Review, après avoir publié Le Berceau de la
beauté, lui avait demandé une demi-douzaine d’essais du même genre ;
il l’aurait fait si le Burton’s Magazine, avide de spéculation, ne lui
en avait pas demandé cinq à cinq cents dollars pièce. Il répondit qu’il
acceptait, mais qu’il demandait mille dollars par essai. Il se souvenait que
tous ces manuscrits avaient été refusés froidement, bêtement, systématiquement,
par ces mêmes magazines qui l’imploraient à présent. Ils lui en avaient fait
baver, maintenant c’était son tour.
(...)
Martin
poussa un soupir de soulagement quand il eut disposé de son dernier manuscrit.
Le château de verdure et le beau yacht blanc se rapprochaient à vue d’œil. Il
avait eu raison, après tout, contre Brissenden, qui affirmait que nulle œuvre
de valeur ne pouvait réussir auprès des magazines. Son propre succès démontrait
le contraire. Et pourtant, il lui semblait confusément que Brissenden avait quand
même raison. La Honte du soleil avait été la cause première du succès,
bien plus que la quantité d’ouvrages dont jamais aucun magazine n’avait voulu.
Sans La Honte du soleil il serait resté inconnu ; et il avait fallu
un véritable miracle, pour que La Honte du soleil réussît à ce point.
Singletree, Darnley and Co étaient là pour l’attester. Ils en
avaient d’abord tiré 1 500 exemplaires, en doutant de pouvoir les écouler.
Leur expérience était notoire et ils avaient été confondus du triomphe qui s’en
était suivi. Envers et contre toute évidence, le succès était là, indiscutable.
C’était le coup de chance unique, mystérieux.
En
raisonnant ainsi, Martin en arriva à douter de la valeur de sa popularité.
C’était la bourgeoisie qui achetait ses livres, qui remplissait d’or ses poches
et, d’après ce qu’il savait d’elle, il lui semblait difficilement admissible
qu’elle pût apprécier sa littérature et la comprendre. La beauté intrinsèque,
la puissance de ses œuvres n’existaient pas pour les milliers de gens qui l’acclamaient.
Il n’était que le caprice de l’heure, l’aventurier qui avait cambriolé le
Parnasse pendant le sommeil des Dieux. La foule le lisait, le portait aux nues,
avec la même stupide incompréhension qui lui avait fait mettre en pièces Éphémère,
de Brissenden. La meute de loups le léchait, au lieu de l’égorger, voilà
tout : C’était une question de chance. Une seule chose demeurait
évidente : Éphémère dépassait de beaucoup tout ce qu’il avait
jamais écrit, tout ce qu’il pourrait jamais écrire… C’était donc un bien
misérable tribut que la canaille lui payait là, puisque cette même canaille
avait noyé Éphémère dans la boue. Il eut un profond soupir d’intense
satisfaction : Il était heureux que son dernier manuscrit soit vendu et de
voir approcher le moment où tout ça serait terminé.
Jack
London
Martin Eden (1909),
in chapitre 42 (/45)
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