D'AUTRES BORDS, London Jack, Martin Eden (3)



On l’invitait beaucoup à dîner et il acceptait quelquefois. Des gens se faisaient présenter à lui tout exprès pour pouvoir le recevoir. Et il continua d’être intrigué par ce petit rien qui devenait une chose grave. Bernard Higginbotham l’invita à dîner. Cela l’intrigua davantage encore. Il se rappela ses jours de misère noire où personne ne l’invitait. C’est à ce moment-là qu’il en aurait eu besoin, alors qu’il s’affaiblissait faute de nourriture… Paradoxe ridicule ! Quand il avait faim, personne ne lui donnait à manger : à présent qu’il pouvait se gaver et avait perdu son appétit, les dîners affluaient de toutes parts. Pourquoi ? Qu’avait-il fait qui justifie ce changement ? Il était resté le même. M. et Mme Morse l’avaient condamné comme un fainéant, un incapable et, par l’intermédiaire de Ruth, lui avaient offert une place d’employé dans un bureau. Sa littérature, ils la connaissaient, puisque Ruth leur avait fait lire ses manuscrits, dès cette époque. C’était la même, exactement la même qui plus tard avait rendu son nom célèbre ; c’était donc cette célébrité qui lui valait de dîner chez eux.
Une chose était évidente : les Morse ne se souciaient ni de lui ni de ses œuvres. Il n’avait à leurs yeux que l’attrait de son triomphe actuel et – pourquoi pas ? – parce qu’il avait également cent mille dollars environ. C’est de cette façon que la société bourgeoise évalue un homme !… Pourquoi en aurait-il été autrement pour Martin ? Mais de cette estimation, sa fierté n’en voulait pas. C’est pour lui-même, pour son travail, qui n’était que l’expression de son moi, qu’il voulait être apprécié. Lizzie, elle, l’aimait pour lui-même. Pour elle, son œuvre ne comptait pas ; Jimmy le plombier, tous ses anciens camarades, l’aimaient pour lui-même : ils l’avaient prouvé bien des fois, du temps où il était un des leurs ; ils l’avaient prouvé une fois de plus, ce fameux dimanche à Shell Mound Park. Peu leur importait son œuvre, à ceux-là !… Celui qu’ils aimaient, celui qu’ils défendaient envers et contre tous c’était Martin Eden, tout simplement, leur copain – un brave type.
Il y avait aussi Ruth. Qu’elle l’ait aimé pour lui-même, c’était indiscutable. Et pourtant elle lui avait préféré son étroite morale bourgeoise. Elle avait combattu sa littérature ; et elle l’avait combattue surtout, lui semblait-il, parce qu’elle ne lui rapportait pas d’argent. De son Cycle d’amour, c’était tout ce qu’elle avait trouvé à dire. Elle aussi l’avait supplié de « se faire une situation ». Il lui avait lu tout ce qu’il avait écrit : poèmes, essais, nouvelles, Wiki-Wiki, La Honte du soleil, tout. Et toujours, obstinément, elle l’avait engagé à devenir « sérieux », à trouver « une situation ». Grands Dieux ! comme s’il n’avait pas travaillé, en se privant de sommeil et en menant cette vie éreintante, pour s’élever jusqu’à elle !…
Et le petit rien grandissait toujours. Il se portait bien, mangeait bien, dormait bien, et pourtant, le petit rien devenait une obsession. « J’étais le même ! » Cette idée hantait son cerveau. Un dimanche, à dîner, assis en face de Bernard Higginbotham, il eut de la peine à ne pas hurler :
– J’étais le même ! C’était à cette époque que j’ai écrit ces ouvrages ! Et maintenant vous me gavez quand alors vous m’avez laissé mourir de faim, vous m’avez fermé votre maison, vous m’avez renié, tout ça parce que je ne voulais pas « chercher une situation ». J’étais le même, tout ce que j’ai fait était déjà fait. À présent, vous vous interrompez respectueusement quand je vous parle, vous vous suspendez à mes lèvres, vous buvez avec admiration la moindre de mes paroles. Je vous dis que votre parti est pourri, et au lieu de vous mettre en colère, vous faites « hum ! » et « ah ! » et vous admettez qu’il y a beaucoup de vrai dans ce que j’avance. Et pourquoi ? Non pas parce que je suis Martin Eden, un bon garçon, pas complètement idiot, mais parce que je suis célèbre, parce que j’ai de l’argent, beaucoup d’argent. Je vous dirais que la lune est un fromage vert, que vous applaudiriez, ou du moins que vous n’oseriez pas me contredire, parce que je suis riche. Et je suis le même qu’alors, quand vous me rouliez dans la boue, sous vos pieds.
Mais Martin se retint. Ces pensées rongeaient son cerveau sans arrêt, pourtant il sourit et parvint à dissimuler sa tension nerveuse.

Jack London
Martin Eden (1909), in chapitre 43 (/45)





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