On
l’invitait beaucoup à dîner et il acceptait quelquefois. Des gens se faisaient
présenter à lui tout exprès pour pouvoir le recevoir. Et il continua d’être
intrigué par ce petit rien qui devenait une chose grave. Bernard Higginbotham
l’invita à dîner. Cela l’intrigua davantage encore. Il se rappela ses jours de
misère noire où personne ne l’invitait. C’est à ce moment-là qu’il en aurait eu
besoin, alors qu’il s’affaiblissait faute de nourriture… Paradoxe
ridicule ! Quand il avait faim, personne ne lui donnait à manger : à
présent qu’il pouvait se gaver et avait perdu son appétit, les dîners
affluaient de toutes parts. Pourquoi ? Qu’avait-il fait qui justifie ce
changement ? Il était resté le même. M. et Mme Morse
l’avaient condamné comme un fainéant, un incapable et, par l’intermédiaire de
Ruth, lui avaient offert une place d’employé dans un bureau. Sa littérature,
ils la connaissaient, puisque Ruth leur avait fait lire ses manuscrits, dès
cette époque. C’était la même, exactement la même qui plus tard avait rendu son
nom célèbre ; c’était donc cette célébrité qui lui valait de dîner chez
eux.
Une
chose était évidente : les Morse ne se souciaient ni de lui ni de ses
œuvres. Il n’avait à leurs yeux que l’attrait de son triomphe actuel et –
pourquoi pas ? – parce qu’il avait également cent mille dollars environ.
C’est de cette façon que la société bourgeoise évalue un homme !… Pourquoi
en aurait-il été autrement pour Martin ? Mais de cette estimation, sa
fierté n’en voulait pas. C’est pour lui-même, pour son travail, qui n’était que
l’expression de son moi, qu’il voulait être apprécié. Lizzie, elle, l’aimait
pour lui-même. Pour elle, son œuvre ne comptait pas ; Jimmy le plombier,
tous ses anciens camarades, l’aimaient pour lui-même : ils l’avaient
prouvé bien des fois, du temps où il était un des leurs ; ils l’avaient
prouvé une fois de plus, ce fameux dimanche à Shell Mound Park. Peu leur
importait son œuvre, à ceux-là !… Celui qu’ils aimaient, celui qu’ils
défendaient envers et contre tous c’était Martin Eden, tout simplement, leur
copain – un brave type.
Il y
avait aussi Ruth. Qu’elle l’ait aimé pour lui-même, c’était indiscutable. Et
pourtant elle lui avait préféré son étroite morale bourgeoise. Elle avait
combattu sa littérature ; et elle l’avait combattue surtout, lui
semblait-il, parce qu’elle ne lui rapportait pas d’argent. De son Cycle
d’amour, c’était tout ce qu’elle avait trouvé à dire. Elle aussi l’avait
supplié de « se faire une situation ». Il lui avait lu tout ce qu’il
avait écrit : poèmes, essais, nouvelles, Wiki-Wiki, La Honte du soleil,
tout. Et toujours, obstinément, elle l’avait engagé à devenir
« sérieux », à trouver « une situation ». Grands
Dieux ! comme s’il n’avait pas travaillé, en se privant de sommeil et en
menant cette vie éreintante, pour s’élever jusqu’à elle !…
Et le
petit rien grandissait toujours. Il se portait bien, mangeait bien, dormait
bien, et pourtant, le petit rien devenait une obsession. « J’étais le
même ! » Cette idée hantait son cerveau. Un dimanche, à dîner, assis
en face de Bernard Higginbotham, il eut de la peine à ne pas hurler :
– J’étais
le même ! C’était à cette époque que j’ai écrit ces ouvrages ! Et
maintenant vous me gavez quand alors vous m’avez laissé mourir de faim, vous
m’avez fermé votre maison, vous m’avez renié, tout ça parce que je ne voulais
pas « chercher une situation ». J’étais le même, tout ce que j’ai
fait était déjà fait. À présent, vous vous interrompez respectueusement quand
je vous parle, vous vous suspendez à mes lèvres, vous buvez avec admiration la
moindre de mes paroles. Je vous dis que votre parti est pourri, et au lieu de
vous mettre en colère, vous faites « hum ! » et
« ah ! » et vous admettez qu’il y a beaucoup de vrai dans ce que
j’avance. Et pourquoi ? Non pas parce que je suis Martin Eden, un bon
garçon, pas complètement idiot, mais parce que je suis célèbre, parce que j’ai
de l’argent, beaucoup d’argent. Je vous dirais que la lune est un fromage vert,
que vous applaudiriez, ou du moins que vous n’oseriez pas me contredire, parce
que je suis riche. Et je suis le même qu’alors, quand vous me rouliez dans la
boue, sous vos pieds.
Mais
Martin se retint. Ces pensées rongeaient son cerveau sans arrêt, pourtant il
sourit et parvint à dissimuler sa tension nerveuse.
Jack
London
Martin Eden (1909),
in chapitre 43 (/45)
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