D'AUTRES BORDS, Réda Jacques

     

SOUS LA NUIT


Lourds édredons de suie et plumes de souvenirs :
Ce fut le monde. Il ne reste rien que la pointe
Des plus hautes branches crevant la couche de brouillard
Où la marche m’endort, et la pointe des grilles
Entourant les jardins pleins de monstres paisibles,
Et la pointe de vos talons, passantes dangereuses,
Marquant le temps désaccordé, le temps qui fut,
Dans lueur mauve qui sursaute et va mourir,
Sous le pont fracassant les silhouettes et les voix
Brûlent sans une flamme et leur cendre épaisse m’étouffe.
Encore un pas, je dors, porté par de molles buées ;
L’œil fixe et sans paupière au milieu de mon ventre épie.

*        *        *
        

L’AURORE HÉSITE


Les arbres penchés dans le brouillard immobile
Écoutent le cri de l’oiseau sans patrie.
On passe avec effroi par le chemin de terre :
La haute plaine au-delà n’existe plus,
Les buissons et les pierres sont en exode.
Au milieu du jardin tombé en déshérence,
La source rentre sous l’argile et pas un brin
D’herbe ne bouge. Mais on parle à mots couverts
Derrière la clôture où s’attarde l’odeur
D’un feu mouillé qui rôde. Est-ce vraiment l’aurore ?
Des faux laissées sur la pelouse obscure. Cependant,
Je marche d’un bon pas sous le cri mat de l’oiseau
Et les arbres enchaînés m’accompagnent.

*        *        *

APRÈS-MIDI


Pâle clarté d’après-midi sur les toits bleus et roses.
La cloche va sonner ; on voudrait dormir comme l’arbre
À l’angle de la rue où ne passe jamais personne.
Mais l’astre d’insomnie est dressé là, strident
Comme un coq au milieu de la cour abandonnée,
Entre les timons dont le bois poli craint de luire.
Et tout ainsi, jusqu’à l’oiseau irréprochable qui s’est tu,
Frissonne dans la pauvreté humiliée des apparences.
Sommeil, ou mort, votre ombre est préférable à ce dévoilement
Infini des rêves livrés à l’ironie de la lumière,
Aux yeux qui n’ont plus de paupière et ne peuvent nier
Ce vide qui s’accroît soudain lorsque deux heures sonnent.

*        *        *


LE SOIR ÉCLAIRCISSANT


La clarté qui fond de la crête éblouissante éclate
Sur l’arête du toit. En bas l’espace de la rue,
Un rayon plus large au tranchant de bêche le laboure.
Que nous enseigne le déclin du jour quand le nuage
Se déchire au-dessus des maisons, quand le désir
S’mmobilise et tend sa face à la douceur
Déclive ? — Rien, sinon ce repli sans fin dans la joie
Égale à la clarté qui ne dit rien mais nous déchiffre.



Jacques Réda
in Lente approche du ciel, dans le recueil Amen (1968)
éditeur  Gallimard, coll. Le Chemin.






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